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Opinion : qui va racheter Condé Nast ?

By Herve Dewintre

27 juin 2021

Business |POINT DE VUE

La vague de licenciements qui déferle actuellement au sein des rédactions appartenant à Condé Nast est officiellement une mesure classique de restructuration destinée à rétablir la santé financière du groupe. Une santé rendue fragile en raison de la baisse structurelle des ventes de magazines imprimés et des revenus publicitaires qui accompagnent ces ventes au numéro - baisse non comblée par les revenus provenant du digital.

Le groupe a enregistré 100 millions de dollars de perte en 2018 d’après le magazine « Les Échos ». Pour de nombreux spéculateurs, cette restructuration s’inscrit dans une logique de revente de l’ensemble des titres composant le catalogue du groupe américain. Pour le dire plus clairement, Condé Nast serait à vendre, ou du moins, serait en phase de rapprochement stratégique avec une autre entité.

Les acquéreurs. Ils seront plusieurs à manifester leur intérêt pour les remarquables actifs du groupe d’édition qui possède de nombreux titres mythiques de la presse américaine ou mondiale tels que The New Yorker, Vogue, Vanity Fair, GQ ou encore Glamour. Condé Nast appartient à la société mère Advance Publications actuellement aux mains des descendants de Samuel Irving Newhouse Sr. Cette légende des médias avait personnellement acheté le groupe Condé Nast en 1959 pour 5 millions de dollars afin, nous dit la légende, de l’offrir à son épouse Mitzi. Un cadeau d’anniversaire. Il avait lui-même déclaré, pince-sans-rire : « Elle m’a demandé de lui ramener un magazine de mode. Je suis sorti et je lui ai ramené Vogue ». Le patriarche de l’entreprise est Donald Newhouse, 90 ans. Il a transmis le titre de co-président d’Advance Publications à son fils Steven Newhouse. Jonathan Newhouse, cousin de Donald et de feu S.I Newhouse Jr. (décédé en 2917 à l’age de 89 ans), dirigeait quant à lui Condé Nast depuis 1990. Depuis 2019, il s’est officiellement détaché des obligations quotidiennes.

Advance possède également, il n’est pas inintéressant de le signaler, une participation dans Charter Communications qui est une entreprise américaine fournissant la télévision par câble, l’accès à internet à très haut débit et autres services de téléphonie. C’est cette même compagnie qui avait annoncé en 2015 l’acquisition de Time Warner Cable pour 56 milliards de dollars. En 2017, alors que les consommateurs américains cherchaient à réduire le coût de leurs abonnements télévisuels, Charter Communications avait marqué les esprits en lançant un service de streaming sous les 20 dollars. Advance Publications a également pris une participation majoritaire dans Reddit. Plus intéressant encore, la famille Newhouse possède une participation importante dans Discovery, un groupe de média fondé en 1985 par John S.Hendricks. Un leader mondial de l’édition de chaines thématiques. Discovery Channel, chaine phare du groupe, est spécialisée dans la diffusion de documentaires haut de gamme.

Quand Apple proclamait son intérêt pour Condé Nast

Le business plan de Condé Nast a reposé durant un siècle sur l’éclat de ses magazines imprimés. Ce business plan ne peut plus perdurer au siècle du streaming et du contenu à la demande désormais fourni par les géants de la tech. Davantage que les acteurs traditionnels de l’édition, ce sont précisément ces géants qui étudieront avec intérêt la manne de contenus de qualité pouvant être égrenés sous la bannière de titres réputésda.

Ces Gafam surenchérissent actuellement d’une part dans les actions consistant à produire du contenu attrayant, voire même prestigieux, et d’autre part, dans l’achat spectaculaire de fonds de catalogue pouvant remplir leurs services de contenus à la demande. En mai 2021, Amazon s’est offert la mythique Metro-Goldwyn-Mayer pour 8,45 milliards de dollars afin d’alimenter Prime Video tandis qu’Apple s’offrait bruyamment les services de Steven Spielberg et d’Oprah Winfrey pour prêcher la bonne parole. Apple, avec ces ambassadeurs de prestige, tentait ainsi de rattraper son retard et d’imposer sa légitimité dans la production de contenus face à Amazon et Netflix.

Ce retard, Apple ne l’a toujours pas rattrapé. Netflix et Amazon ont une longueur d’avance. La firme de Cupertino, qui souhaite se débarrasser de sa dépendance aux ventes d’iPhone (deux tiers de ses revenus), pourrait être l’acquéreur idéal, d’autant plus qu’il a, d’après les sources du Guardian, déjà manifesté son intérêt pour Condé Nast avant la crise du Covid-19.

« Historiquement, Apple est une plate-forme de distribution, mais ils souhaitent de plus en plus créer leurs propres contenus et cela change complètement la donne », observait déjà en 2018 Gene Munster, du cabinet Loup Analyst, interrogé par « The Guardian ». Apple pourrait débourser 4,2 milliards en 2022 dans les contenus, selon les prédictions de Gene Munster. L’intérêt d’Apple pour la presse est notoire : la firme a ainsi acheté en avril 2018 la société Texture qui est un service web d’accès à plus de 200 magazines dont « The Atlantic » ou « Wired ». Sa capitalisation boursière lui permettrait assurément de mettre sur la table des négociations une offre satisfaisante.

Un rapprochement entre Condé Nast et WarnerMedia-Discovery ?

La surprise, cependant, pourrait provenir d’un autre rapprochement. Celui de la famille Newhouse, par le biais de Discovery (actuellement dirigé par David Zaslav) avec le plus grand fournisseur de services téléphoniques locaux et longues distances aux États-Unis : AT&T. Un géant mondial, basé à Dallas, aux États-Unis. La onzième entreprise mondiale d’après Forbes. Une capitalisation de 204 560 000 000 de dollars, un chiffre d’affaires de 163,8 milliards, un résultat net de 13 milliards de dollars, soit plus de 10 milliards d’euros. Depuis plus de 10 ans, ce titan amorce sa transition vers de nouveaux médias en raison du déclin des activités traditionnelles de téléphonie domestique. En juin 2018, AT&T finalisait l’acquisition de Time Warner pour 85 milliards de dollars. Cette mégafusion devait générer une nouvelle offre de contenus afin de s’adapter aux nouveaux comportements des consommateurs. Les principales filiales de Time Warner sont HBO, CNN et Warner Bros Entertainment.

17 Mai 2021 : coup de théâtre, AT&T annonce se désinvestir de Time Warner (rebaptisé WarnerMédia) pour lui permettre de fusionner avec Discovery (dont la famille Newhouse possède, rappelons-le, une participation importante par le biais d’Advance Publications et de Newhouse Broadcasting Corp. : 25 pour cent des deux catégories d’actions, ordinaires et privilégiées, cotées en bourse). La fusion de Time Warner et de Discovery donnera naissance à une nouvelle société – baptisée WarnerMedia-Discovery – qui devrait se concentrer sur le streaming. WarnerMedia-Discovery prévoit d’investir 20 milliards de dollars par an en contenus dans les services HBO Max et Discovery+ afin de concurrencer, entre autres, Nexflix, Apple et Amazon. L’objectif : atteindre 400 millions d’abonnés dans le monde. Sous réserve bien entendu de l’approbation des autorités réglementaires. La fusion devrait être achevée à la mi-2022. David Zaslav, 61 ans, dirigera cette nouvelle entité qui sera de facto l’une des plus grandes sociétés de média du monde. D’après le New York Times, la branche Advance/Newhouse représenterait 14 pour cent de ce nouveau titan, sans disposer de priviléges spéciaux.

Ce coup de théâtre intervient précisément au moment même où Condé Nast décide de changer radicalement de visage en licenciant les équipes éditoriales et en prononçant l’arrêt des suppléments pourtant bénéficiaires. Seuls rescapés : les ambassadeurs, comme Anna Wintour ou Edouard Enninful par ailleurs promu à la tête d’un nouveau conseil consultatif. Ce timing a autorisé les spéculateurs à émettre l’hypothèse qu’un rapprochement entre WarnerMedia-Discovery et Condé Nast serait en cours. Ce rapprochement, pour le New York Post, coïnciderait avec la stratégie de Roger Lynch, actuel CEO depuis avril 2019 de Condé Nast qui souhaite développer les canaux multi-média (podcast, videos Youtube, documentaires et émissions). Roger Lynch présidait auparavant Pandora, le plus grand service de streaming musical aux États-Unis, grand concurrent de Spotify et d’Apple Music.

Peter Kreisky, conseiller en investissement chez Kreisky Media, cité par le New York Post, approuve ce rapprochement : « Condé Nast a besoin d’une diffusion plus vaste. La nouvelle entité disposerait de flux multiples. Condé Nast s’intégrerait magnifiquement et de manière unique dans ce nouveau portefeuille. CNN pourrait se concentrer sur sa force : les reportages d’actualités tandis que Condé Nast pourrait développer la branche divertissement désormais relégué aux soirées du dimanche. » Toujours cité par le New York Times, Thomas Maier, auteur d’un livre (« All that Glitters ») consacré à l’empire Newhouse avance une autre raison justifiant cette session : « le fondateur de cet empire, Samuel Irving Newhouse Sr a bâti la société en rachetant des journaux familiaux dont les propriétaires voulaient se séparer. Au moment où émerge la quatrième génération, plusieurs membres de la dynastie ne veulent plus travailler dans l’entreprise mais veulent toujours continuer à gagner de l’argent. Les Newhouse pourraient en être à ce stade. » Une sortie intelligente pour la famille.

Crédit photo : condenast.com