La mode est t’elle d’essence occidentale ?

La mode a terminé son oeuvre. Son cycle est achevé. C’est une théorie développée dans les années 80 par Gilles Lipovestsky. L’essayiste dans son ouvrage “L’empire de l’éphémère” fait tout d’abord le constat suivant: la mode est finalement assez récente: elle est née au milieu du XIVe siècle, en Occident. Pourquoi à ce moment là? Les historiens ne sauraient dire. Peut être à cause de l’émergence d’une aristocratie éclairée, de mécènes qui se séparent peu à peu du joug de la religion pour mettre l’humain au centre de tout. Ce sont là des suppositions.

Une seule chose est certaine: durant des millénaires, tous les peuples (même quand ils avaient le gout très vif pour les ornementations et pour certains effets esthétiques) vouaient un respect total aux cultes et aux traditions anciennes. Et tout à coup, peu avant la Renaissance, l’homme et la femme du XIV siècle choisirent primo, de se distinguer par des vêtements nettement différenciés selon les sexes, et deuxio, de faire de l’inconstance en matière de formes et d’ornementations une vertu mondaine. La mode était née. Le prestige aristocratique n’est plus alors ce qui est ancien, mais ce qui est nouveau. Le règne de l’éphémère et de la frivolité commence, il ne s’arrêtera plus.

Contrairement aux idées reçues, la naissance de la Haute Couture au milieu du XIXe siècle ne va pas accélérer les choses, elle va simplement les mettre en ordre. La mode avant la haute couture changeait tous les mois, tous les jours, certains mémorialistes de la Révolution disent même (sur le ton de la plaisanterie) que la mode changeait en ce temps là toutes les heures. La haute couture avec son système de présentation fixée dans le temps va stabiliser cet élan et dicter une fois pour toute le calendrier de la mode: c'est à dire une collection pour le printemps-été, une collection pour l' automne-hiver. Commercialement, le système est excellent, c’est l’âge d’or de la haute couture qui perdurera jusqu’au XXème siècle.

Notons simplement ceci, du XIIIe au début du XXème siècle, la mode vécut par et pour l’Aristocratie. Il s’agissait de fournir à la haute société le renouvellement des nouveautés et des extravagances nécessaires aux prescriptions sociales et aux rapports de domination. L’étalage de luxe n’était pas vulgaire. Puis, la mode devint ouverte avec l’émergence de la confection suivie quelques decennies plus tard par l’invention du prêt à porter. En 1960, six femmes sur dix faisaient encore leurs vêtements toutes seules, avec ou sans l’aide de la couturière de quartier.

La mode : agent suprême du libéralisme ?

Le principe essentiel à retenir selon Gilles Lipovetsky, ce n’est pas le fait que la mode a été au départ une histoire de couche sociale, car au final c’est assez anecdotique. Non, l’important, l’essentiel, c’est la théorie suivante: la mode est consubstantielle à la consolidation libérale d’une société. Une société qui choisit la voie du libéralisme, vit avec la mode. Plus la mode est importante dans une société (avec ce que cela comporte d’individualisme exacerbé) et plus cette société prônera la libération du joug des traditions et favorisera la consommation de masse. Une société sans mode est une société tournée vers l’humilité (surtout l’humilité religieuse et la soumission à un ordre immuable), la préservation de l’ordre ancien. Deux dogmes très différents.

En réalité, si on suit le résonnement de l’essayiste, l’inconsciente frivolité de la mode favorise la conscience : les folies de la mode encourage l’esprit de tolérance (par des biais ambigus et paradoxaux puisque la mode comporte beaucoup de suivisme). Oui, le mimétisme est aussi un moyen d’exalter l’individualité. En somme, conclut Gilles Lipovestsky, la frivolité de la mode est un terrain propice au développement des droits de l’homme. Théorie audacieuse et qui mérite réflexion.

Aujourd’hui, plus que jamais, deux courants se superposent. D’un coté, il n’est pas péremptoire de dire que la mode a fait son chemin sur l’ensemble du globe : les étudiants des écoles de mode de Dubaï suivent la mode de très près. D’un autre coté, il n’est pas abusif non plus de constater la résurgence de folklores séculaires, souvent religieux. Le débat sur la mode « pudique » (c’est à dire sur le voile islamique) qui secoue la société française en est un exemple frappant. Ces deux courants se superposent, se mélangent, parfois avec bonheur mais de plus en plus souvent avec friction quitte à s’engager dans ce que certains extrémistes de tout bord appellent déjà une guerre de civilisation. Vivons nous une période de réaction ? Le fait que des créateurs de mode eux même disent ne plus s’inspirer de la mode et le fait que la consommation de mode recule chaque année nous font pencher pour ce diagnostic. Ce n’est pas nouveau : cette mouvance a souvent eu lieu dans les périodes de doutes ou de grandes dépressions. Mais ce mouvement, fluctuant, est loin d’être définitif et notre petit doigt nous dit que la mode a encore beaucoup de choses à nous dire et à nous apprendre.

Crédit photo : L’artiste Ben (Benjamin Vautier) photographié par Phil le Faur pour L’Officiel en 1989. Un numéro spécial consacré aux liens entre la mode et l’art contemporain. Capture d’écran, archives Jalou http://patrimoine.editionsjalou.com/

 

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