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Artiste de mode : Naco ou la revanche d’un indépendant

By Herve Dewintre

8 mars 2016

Au fond, c’est Anna Wintour qui a raison. La mode ce n’est pas une question de gout, ni même d’avant-garde, la mode c’est une histoire de moment, de timing. Si c’est trop tôt, personne ne comprend, si c’est trop tard, tout le monde a oublié. Naco aurait pu méditer cet adage lorsqu’il fonda sa maison éponyme, avec la fièvre au corps et la rage au ventre, sans un centime en poche. On le retrouve dans un bar près de République, à l’heure où Paris ne parle plus que de Vêtements et du phénomène « to see to buy » entre deux soirées chez Caviar Kaspia.

Les collections unisexes, la fin du genre, le streetwear dans la Couture, les collections révélées au public au moment de leur arrivée en boutique, bref tout ce qui agite la mode, là, en ce moment, pourrait être le résumé des débuts de Naco, cambraisien pur jus, qui apprit à coudre en lycée professionnel (CAP Couture flou, BEP Couture Flou, bac pro, apprenti tailleur) et qui pourrait prétendre techniquement au rôle de petite main, voir de première d’atelier dans n’importe quelle grande maison de luxe. Sauf que ce garçon tout en rondeur est doté d’une farouche personnalité qui lui interdit le moindre compromis. Non, il n’est pas « couturière », il a des choses à dire. « Sur le programme de mon premier défilé intitulé ‘Tout doit réapparaitre’, je citai Pierre Bergé qui disait : ‘Quand Yves Saint Laurent mourra, la Haute Couture disparaitra’ ». C’était déjà, en 2001, avec l'explosion des grands groupes, ce mélange explosif de propositions Couture revues et corrigées par la vision quasi nihiliste d’un punk à ciseaux, souvent radical mais toujours sincère. « Quand on a fait des faux tailleurs Saint-Laurent en sac Guerrisol, le propos, c’était de dire on va prendre de la merde parce que de toute façon, tout est devenu de la merde ». Demna Gvasalia ne dit pas autre chose avec ses sweat-shirts à capuche (1000 euros l'unité, 70 pour cent coton-30 pour cent acrylique) dont la vocation est de donner un coup de pied dans la fourmilière poussiéreuse du système. Le fameux système.

Quinze ans de carrière, ce n’est pas anodin. Surtout lorsque l’indépendance est totale et l’absence de capitaux absolue. Beaucoup de haut, et même de très haut (merci Karl Lagerfeld qui permit de faire prospérer le fameux sac « Karl Who ? » en s’improvisant mannequin de rue, au grand dam de la maison Chanel qui regardait d’un œil noir cette sombre initiative) et beaucoup de bas forcement. Mais il tient bon et semble même en pleine forme, sans mauvais jeu de mot. « Jacques Mouclier, qui fut un grand président de la fédération Française de la Couture, un fervent défenseur des métiers d’art et qui permit notamment l’ouverture du calendrier des défilés parisiens à des marques étrangères, s’est déplacé à mon premier défilé. A la fin du show, il est venu me voir très gentiment en backstage. Je suis stupéfait, rétrospectivement, par la clairvoyance de ses prédictions. Il m’a dit : ‘avec votre physique, voilà ce qui va vous t’arriver ‘ et il m’a détaillé, phase par phase, avec une justesse inouïe, le complet déroulé de ma carrière. ». Autant dire que Naco, entre les bonnes rencontres et les mauvais payeurs, a fait aujourd’hui le tour de la question. Et qu’il a décidé désormais de voir « midi à sa porte ».

« Le défilé ne sert à rien, à part pour amuser la galerie »

« Cette histoire de présenter la collection au moment de la mise en vente, ca fait plusieurs années que je suis sur le coup. Notamment grâce à la boutique Gago, une formidable boutique située à Aix en Provence. Elle présente une sélection étourdissante - les meilleurs tenues de Comme des Garçons - et fête ses cinquante ans en septembre. La patronne, Josiane, m’avait dit : viens, on fait un Truck Show. J’y vais sans être vraiment convaincu. J’arrive : Josiane avait retapissé la boutique en nuages Naco ; les clientes étaient dingues, elles enfilaient plusieurs couches de t-shirt pour me les faire signer. Ce que Josiane avait prévu de vendre en six mois, on l’a vendu en deux heures, en faisant la fête ». Un bon client japonais est sur place, il est bluffé et convint le cambrésien de faire la même chose à Tokyo. Naco accepte, le japonais commande plus de quantités que d’habitude, il double son ordre pour être précis.Le tout dans le but avoué de créer un évènement, de faire « une journée spéciale ». Carton plein. Naco se déplace en grande pompe avec sa bombe de peinture dans ses baguages, pour customiser ses tenues. Les tokyoïtes emballées s’enflamment et se prennent au jeu : au final, plusieurs d’entres elles repartiront avec un sac Chanel, Céline ou Louis Vuitton rageusement tagué « fuck off ».

«J’avoue que je trouve beaucoup d’avantages au ‘to see to buy’. D’abord ca évite d’être copié et de voir mes créations chez Mango avant de pouvoir livrer les originaux à mes clients ». Du coup, aucun journaliste n’aura vu une seule photo de sa prochaine collection lors de cette fashion week. Tout sera présenté en Septembre en même temps que l’arrivée en boutique. « Pour moi, à ma petite échelle, c’est facile de vendre avant et de dire à mes clients : vous ne montrez rien sur internet. Ils jouent le jeu avec plaisir, ils comprennent. Certains journalistes se vexent un peu parce que, pour la première fois, tu les mets derrière les acheteurs. Certains bureaux de tendances maugréent un peu aussi, parce que ça les prive de matière à disséquer. Mais l’acheteur lui, y trouve son compte et moi aussi. Tout le fric que je n’aurai pas mis dans le défilé pour amuser la galerie - parce que le défilé ca ne sert à rien à part enrichir le propriétaire du lieu - je le mettrai à me déplacer en boutique, que ce soit à Tokyo, Osaka ou à San Francisco, lors de la livraison. J’apporte la collection, des produits exclusifs, la performance avec le Personnage et on fait la fête. Mes clients me prennent dans leur bras, ils adorent».

La performance avec le personnage ? « J’ai passé des années à travailler jour et nuit, comme un malade mental, des nuits à coudre, des journées à faire de la comptabilité. Et puis un jour j’en ai eu marre, la passion des débuts était partie, il me manquait le plaisir, j’étais devenu une marque, j’étais Naco Paris. Alors, sans que je sache vraiment pourquoi, j’ai laissé apparaître ou plutôt ressurgir une partie de moi-même; cette part de moi-même, c'est Madame Paris, mon alter-ego, non pas des nuits de travail, mais des nuits de plaisirs, c’est Madame Paris ». Ce personnage de drag, proche de Divine, plait. C’est lui que les clientes rencontrent lorsque Naco se déplacent en boutique pour faire le show. Un carton. « A Paris, la fédération de la couture ne me répond pas lorsque je lui demande d'expliquer un refus d'apparaitre au calendrier, mais au Japon, on me reconnaît dans la rue, on me sourit, les gens comprennent mon attitude et l’apprécient ». Les rédactrices européennes commencent à s’y intéresser. La photo qui illustre l’article est tirée de l’Officiel Spain. Le numéro de mars, spécial haute couture.

“Mes clients me suivent fidèlement depuis quinze ans ; et quand la collection leur plait moins, ils achètent quand même car ils me font vivre et ils le savent. Pour eux, c’est quasiment une démarche militante. Ils achètent même le catalogue ». Un bilan sur la situation actuelle ? « Le to see to buy a été inventé par des grands groupes qui se contrefichent au fond de savoir si les indépendants vont pouvoir suivre. Coup de bol, ce système marche aussi pour moi, à ma toute petite échelle. Non seulement, ça me fait faire des économies, mais ca fait aussi monter en gamme mes collections ce qui ne sera pas forcement le cas des vêtements proposés sur les immenses défilés des grandes maisons. Parce qu'Il y a fort à parier que ces collections-là, construite dans l’urgence, utiliseront les matériaux et les techniques de la fast fashion ». Tant pis pour le client, tant mieux pour les artistes de mode. « Au fond je suis dans la position de Westwood en 68 lorsqu’ elle loua cette boutique pour vendre des bijoux SM et du latex noir en se disant, de toute façon on s’en fout, le loyer ne coute rien, je la joue à la Punk. C’est génial de n’avoir rien à perdre ».

Photos: L'Officiel Spain, numéro de mars.Realisation Berta Alvarez, 2013: collection worshop réalisée avec les étudiants de IESMODA Casa De Francia, Mexico.