Le marché est-il prêt pour les vêtements connectés ?

Vous avez déjà vu certainement cette vidéo sur Youtube où une fillette de 3 ans touche du bout de son index une page de magazine. Comme rien ne se passe, elle se désespère et se met à sangloter: elle pense que son doigt est cassé. Elle ne comprend pas qu’un magazine papier ne soit pas interactif. Tout ça pour dire que les jeunes (et une étude récente du R3iLab confirme ce sentiment) ne font plus la différence entre objets et objets connectés. Pour eux un objet connecté est un objet comme un autre; Il n’a rien de bizarre ou d’effrayant. Il est naturel.

Pourquoi, dans ce cas, le vêtement connecté met-il autant de temps à émerger sur le marché? Les raisons ne sont pas d’ordre ontologique ou sociologique, mais simplement pratique. Il reste encore beaucoup de problèmes à régler. C’est en tout cas ce qui ressort des tables rondes organisées le 9 juin dernier par le R3iLab, lors de Futur en Seine 2016, le festival francilien de l’innovation numérique organisé chaque année à Paris.

On estime que le marché du textile connecté représentera un chiffre d’affaires de 3 milliards de dollars à l’horizon 2026. C’est beaucoup et peu à la fois. Pour l’instant cela concerne essentiellement le secteur Home & Lifestyle, suivi du médical, puis du marché du sport et du fitness. Dans quatre ans, on estime que la connexion des vêtements aux machines et aux objets deviendra une véritable source de richesses. D’ici là il reste de nombreux verrous technologiques à résoudre.

Les principaux verrous sont la batterie, la consommation d’énergie, la miniaturisation, les connexions entre les différents supports, la rigidité de l’électronique. Bref, ce n’est pas prêt. Il y a certes des ventes, mais elles nécessitent de grandes explications, la présence d’expert derrière les produits, pour être sûr qu’ils soient bien pris en main. C’est pourquoi une large R&D est mise en oeuvre en amont avec les acteurs de la filière. Cette R&D est portée par les start-up, mise en œuvre par les industriels et développée par les consortiums et les grands groupes. Pas simple, car pour créer des applications proches des usages du consommateur, il faut associer des acteurs qui n’ont pas l’habitude de se rencontrer.

Pourtant ces rencontres ont lieu, souvent grâce à un coup de pouce des Etats. A titre d’exemple, un plan du gouvernement américain de 317 millions de dollars a été voté pour réinventer l’industrie textile. Annoncé le 1er avril dernier par l’administration Obama, l’Advanced Functionnal Fabrics of America (AFFOA) aura pour mission d’ accélérer l’innovation dans les secteurs des fibres et des textiles aux États-Unis. L’enjeu est énorme puisqu’il s’agit ni plus ni moins que d’inventer la fibre du futur. Cette organisation regroupe 32 universités, 16 sociétés privées, 72 sites industriels, 26 incubateurs de startups à travers 27 États.

Une robe qui crée de l’énergie

Une table ronde réunissait deux designers : Clémentine Chambon et Françoise Mamert qui ont créée leur agence en 2008. Elles ont présenté pour l’occasion le résultat du concours EDF sharing energy in the city 2030. Le but de ce concours était de créer un vêtement thermique et cinétique. C’est à dire un vêtement - en l’occurrence une robe - qui crée de l’énergie. Le 1er enjeu était de créer un vêtement connecté qui puisse être porté en dehors d’un usage sportif. Le duexiemen enjeu était d’avoir une technologie suffisamment intégrée et souple pour être désirable. Il fallait donc pouvoir totalement intégrer la technologie dans le vêtement. Après une importante recherche, tout a été découpé au laser avec l’idée de répartir toutes les cellules sur la surface et le vêtement. La confection a été réalisée en 15 jours. Cela a fonctionné mais au final, le projet n’est pas commercialisable car il n’est pas lavable. L’accueil du projet a cependant été excellent à l’Exposition Universelle de Milan et au Digifest de Toronto.

« La technologie s’intéresse plus à la mode que la mode ne s’intéresse à la technologie »

Une autre table ronde rassemblait Florence Bost, designer spécialisé dans l’intégration des nouvelles technologies dans le textile, Lucas Delattre, professeur à l’IFM et Yann Rivoallan, fondateur de The Other Store. Pour Florence Bost, la demande est forte, mais l’intégration électronique implique des process complexes. Du coup, les aboutissements sont rares dans le domaine de la mode. Pour Lucas Delattre, la technologie s’intéresse plus à la mode que la mode ne s’intéresse à la technologie. « Le marché du vêtement connecté est un marché B to B, un marché encore lilliputien » lache t’il dans un soupir. Florence Bost insiste sur un point : « dans tous les projets, ceux qui aboutissent sont ceux qui sont véritablement transversaux, dotés d’une équipe complète, homogène et excellente dans chaque domaine. L’équipe analyse les données, participe à la conception du design.Il y a une phase d’appropriation du produit qui passe par la démonstration : on le voit par exemple à la Fnac dans les objets connectés tous les design sont identiques. Il faut donc un marketing et un accompagnement innovant ».

Quelle est la part de la mode dans le commerce ? Qu’est ce qui va nous faire acheter un vêtement ? La technologie ou le design ? A ces trois questions, Françoise Mamert apporte une réponse globale : « dans la mode, il faut que tout soit parfait comme un bijou. Quand on créé un vêtement, tout est choisi avec une extrême minutie. La technologie fait peur parce qu’elle est compliquée, qu’il faut aller plus loin. La recherche coûte cher, il faut trouver d’autres partenaires, entreprises. Tout cela prend du temps mais les choses se mettent en place au fur et à mesure. »

Reste la problématique de la sécurisation des données, un domaine où la France ne brille pas particulièrement. « Les communautés s’organisent, affirme cependant Florence Bost. Comme Cap Digital par exemple qui propose aux porteurs de projet de commencer par gagner de l’argent entre eux et facilitent les contacts ». L’autre problématique importante concerne le recyclage des vêtements connectés. Chaque expert a sa solution. Pour Florence Bost, le recyclage ici, c’est la prolongation de la vie du produit. « L’électronique apporte des solutions par rapport aux ressources naturelles. Par exemple on pourrait concevoir un produit qui permet de protéger les circuits électroniques tout en les lavant ». Yanna Rivoallan est plus dubitatif : « On est bien forcés de constater que lorsqu’une technologie est cassée, on la jette facilement. Pour l’instant, le marché de seconde main semble compliqué ». Lucas Delattre est plus optimiste : « la location de vêtement pourrait occuper ce marché. »

Credit photo: R3iLab

 

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