Mode et catholicisme, exposition géante pour relations complexes

Rigorisme contre modernisme, simplicité contre opulence, église catholique et mode se tiennent à distance l'une de l'autre, mais partagent un goût pour la beauté, comme en témoigne une nouvelle exposition du Met de New York.

Le cardinal de New York qui fait un discours pour l'ouverture d'une exposition sur la mode devant un temple égyptien et sous les yeux d'Anna Wintour, seule New York pouvait offrir un tel spectacle.

Avec "Heavenly Bodies: Fashion and the Catholic Imagination" ("Corps célestes: la mode et l'imaginaire catholique"), la grande prêtresse du magazine Vogue a voulu, de nouveau, créer l'événement autour du Costume Institute du Metropolitan Museum, musée de la mode devenu sa créature, au point de porter son nom depuis 2014.

Après deux ans de pourparlers, elle a obtenu du Vatican le prêt d'environ 40 pièces ecclésiastiques d'exception, tiares, mitres, chapes, mules, férules portés par plus de 15 papes, entre le XVIIIe et le XXIe siècle.

Certaines de ces oeuvres n'étaient encore jamais sorties du Vatican. Leur répondent des robes de créateurs inspirées par le catholicisme, depuis le milieu du XXe siècle jusqu'à aujourd'hui.

C'est pour financer cette exposition et l'existence même du Costume Institute qu'Anna Wintour organise, chaque année, le gala du Met, deuxième événement mondain de l'année aux Etats-Unis derrière les Oscars.

"Vous pourriez vous demander ce que fait l'église là-dedans", a reconnu lundi le cardinal Timothy Dolan lors de la présentation de l'exposition, qui ouvre au public jeudi et jusqu'au 8 octobre.

"J'ai moi-même posé la question lorsque j'ai reçu une invitation, il y a quelques mois", a-t-il ajouté. "C'est parce que l'église et l'imaginaire catholique, le thème de cette exposition, parlent de trois choses: la vérité, la bonté et la beauté."Et pour lui, ces valeurs "sont représentées partout, y compris dans la mode".

Raconter des histoires

Soucieux probablement d'éviter le plus possible la polémique, le Met présente dans des salles séparées, distantes de plusieurs centaines de mètres, les pièces du Vatican et les robes haute couture.

Une partie de l'exposition a même été installée aux Cloisters, le cloître situé à l'extrême nord de Manhattan et propriété du Met. Côté sacré et côté profane se rejoignent dans le raffinement et la sophistication des tenues et des ornements, la finesse des broderies, la précision des coupes, la richesse des matériaux.

Les pierres précieuses mises à part, apanage des papes, fil d'or, taffetas, paillettes dorées et perles se retrouvent tout à la fois sur les pièces du Vatican et les robes vues sur les podiums. Les deux univers célèbrent, de façon assez similaire, le savoir-faire, l'artisanat et les métiers d'arts, les milliers d'heures passées sur des broderies de fleurs ou un voile de dentelle.

L'occasion de rappeler, au passage, que presque toutes les pièces venues du Vatican et portées par des papes étaient des cadeaux grandioses de grandes cours d'Europe ou de congrégations.

Même s'il s'agit de beauté, valeur universelle, cette célébration du vêtement de luxe lors d'une exposition financée en partie par les grandes fortunes new-yorkaises tranche avec la ligne du pape François, qui marque un retour au dépouillement et à la simplicité.

Selon le New York Times, le pape n'a pas été consulté et n'avait pas à donner son accord pour le prêt des oeuvres vaticanes. Outre la qualité de confection, le lien entre religion et mode dans l'exposition se fait aussi par les interprétations du catholicisme de différents designers.

Les plus audacieux dans ce registre sont à l'honneur, entre Dolce & Gabbana, Jean-Paul Gaultier, Alexander McQueen et John Galliano période Dior, qui font plus dans la représentation que l'évocation. Galliano ose un ensemble soie et or avec mitre, déclinaison directe des ornements papaux, Thom Browne détourne la robe noire des nonnes et leur cornette, tandis que Geoffrey Beene s'amuse avec l'habit du moine qu'il réoriente vers le sportswear.

"La plupart des designers présentés dans cette exposition ont reçu une éducation catholique", a expliqué Andrew Bolton, conservateur de l'exposition. "Bien que beaucoup d'entre eux ne soient plus pratiquants, (...) la plupart reconnaissent une influence significative (du catholicisme) sur leur imaginaire". (AFP)

Photos: Gauche: El Greco, Cardinal Fernando Niño de Guevara (1541–1609), 1600; The Metropolitan Museum of Art, H. O. Havemeyer Collection, héritage M. H. O. Havemeyer, 1929 (29.100.5); © Metropolitan Museum of Art. Droite: Evening Coat, Cristobal Balenciaga pour Maison Balenciaga; The Metropolitan Museum of Art, cadeau de Mme. Bryon C. Foy, 1957 (C.I.57.29.8); Image reproduite avec l'aimable autorisation du Metropolitan Museum of Art, Composite Scan par Katerina Jebb.