Tunisie : rester ou partir ? La parole aux créateurs

La Tunisie, forte de son image industrielle, replace ses priorités au coeur de la production textile. Après quelques années houleuses de crise engendrée par la Révolution du Jasmin, les fabricants locaux et la Fédération Tunisienne du Textile et de l’Habillement (FTTH) misent plus que jamais sur la performance de leurs usines et leur savoir-faire afin de récupérer des parts de marché. La création n’est pas en reste puisque la Tunisie multiplie les évènements de mode et la Tunis Fashion Week a d’ailleurs collaboré cette année avec la FTTH pour tenter de créer un pont entre les artistes et l’industrie. Mais ce format fonctionne-t-il vraiment? Les créateurs tunisiens sont inventifs et aiment faire passer des messages reflétant leur société, mais ils ne disposent encore d’aucune aide pour être promus à l’international. Alors, où est leur place ? Rencontre sur place avec les designers.

Tunisie : rester ou partir ? La parole aux créateurs

Braim Klei : « Je me prépare à partir, j’ai envie de m’éclater ! »

Braim Klein fait partie des habitués des podiums tunisiens et son évolution, depuis notre dernière rencontre en 2014 est flagrante. « Mon travail devient plus mature dans la technique. Pourtant j’ai gardé le même ADN mélancolique et dark au fil de mes collections. Pour cette nouvelle fashion week, le challenge était de jouer avec la couleur alors que j’utilise normalement des tons très sombres ». Très critique avec lui-même, ce jeune designer se concentre sur son travail et ses inspirations, au dépit des difficultés traversées par l’industrie textile en Tunisie. « Quand on est artiste on vit dans sa bulle, le reste importe peu... »

Concernant son défilé présenté il y a quelques jours, il explique à FashionUnited : « Ici on travaille avec les moyens du bord. J’aurais aimé avoir de vrais mannequins, androgynes d’un mètre soixante-dix huit minimum, qui mettraient en valeur mes modèles. Mais la fashion week nous fournit des mannequins locaux aux mensurations méditerranéennes. »

« J’ai envie de m’éclater artistiquement. Ici je m’ennuie, j’ai envie de passer à autre chose, à un autre niveau. J’ai envie d’exporter mon art partout dans le monde. Ici les gens aiment ce qui est beau esthétiquement mais il n’y a pas de culture mode. Les gens ne connaissent pas la construction d’un vêtement et ne l’apprécient pas et les collections présentées, souvent celles de boutiques et non de créateurs, se ressemblent toutes. »

Braim Klein a des envies d’ailleurs. Oslo, Zagreb, Paris... « Ça ne m’intéresse plus de défiler en Tunisie ». Il a créé son atelier dans sa maison. Ou plutôt, sa maison dans son atelier à Sidi Bou said, à 20 kilomètres de la capitale. « Ce lieu de vie et de création où je reçois mes clientes leur permet de comprendre mon univers. Des vêtements qui me ressemblent et sont chargés d’émotions, créées dans les pièces de ma maison, là où j’étais mal, là où j’étais heureux . Je vends aussi beaucoup sur Instagram. Cette année, je dois prendre des décisions importantes. J’ai envie de m’éclater ! »

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Nathalie by Cyrine Faillon : « je veux vendre aux Etats-Unis »

Cyrine Faillon est franco-tunisienne. Elle a étudié à l’école française de La Marsa, Esmod Tunis et Esmod Paris dans le cadre d’un cursus d’échange. Il y a quelques années, nous l’avons rencontrée aux commandes de Mademoiselle Issy, une marque de prêt-à-porter qu’elle avait fondé avec une amie.

En 2017, leurs chemins se séparent. «Chacune a pris son envol. J’ai créé Nathalie, une marque de prêt-à-porter de luxe. Elle représente la femme moderne, active, avec des pièces qui lui donnent du style. Je l’appelle « Effortless chic ». Les matières sont confortables, luxueuses et fonctionnelles. J’ai créé trois lignes : casual, casual chic et evening. Je vends dans des concept stores en Tunisie et j’ai ma propre boutique à La Marsa. Mais mon objectif est de faire connaitre mes créations à l’étranger, aux Etats Unis. L’Europe est saturée alors j’interviendrai sur des pop-up stores car ce n’est pas mon marché prioritaire. »

« Les Etats Unis sont receptifs car la « french touch » est recherchée par une minorité. Je veux apporter un nouveau luxe. Faire ressentir une émotion et faire en sorte que chacun recherche sa propre identité et son propre confort. »

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Malek Gheni : « Je fais passer des messages mais ils ne sont pas compris en Tunisie »

Malek s’est formé à Esmod Tunis. Fasciné par la culture libanaise et les grands couturiers, il part un jour à Beyrouth pour « observer ». Là-bas, il participe à une émission de télévision et des professionnels de la mode le remarquent. Il s’y installe pendant deux ans et continue sa formation avec des designers libanais. «Depuis que j’ai lancé ma marque à mon retour en Tunisie, j’ai gardé des contacts au Liban. Je vends des robes à des actrices de Beyrouth. J’adore la mentalité libanaise car, là-bas, il existe une vraie culture mode que nous n’avons pas ici. »

Pour la Tunis Fashion Week, Malek a créé une collection sur le thème des « Amish ». « Je m’inspire de la religion sous toutes ses formes, de l’Eglise aussi et j’aime utiliser la mode pour faire passer des messages dans chacune de mes collections. Je n’ai que 26 ans mais je suis fier de mon parcours. Je ne crée pas pour gagner de l’argent mais parce que j’aime l’art. »

«Ici les évènements mode disposent de peu de moyens financiers. L’image des designers n’est pas reconnue à leur juste valeur. Ça me blesse d’avoir à faire à un public qui ne comprend pas l’art. En Tunisie, les créateurs ont peur de ne pas vendre et ça les bloque dans leur processus de création. Je trouve qu’ils manquent de courage et biensûr, l’industrie textile nous fait de l’ombre. »

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Khadija Ben Ayed : « Girls just wanna have fundamental rights »

À 25 ans, la benjamine de la fashion week a créé une collection axée sur les droits de la femme mettant en avant l’émancipation de la femme tunisienne.

« Girls just wanna have fundamental rights » exprime notre société qui se révolte, s’impose et clâme son indépendance. J’ai étudié à Esmod Tunis. C’est ma troisième collection et ma deuxième participation à Tunis Fashion Week. Je manque encore d’expérience car je viens de débuter et je veux évoluer doucement, ici, en Tunisie pour commencer ».

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Atypik by Jihene Ben Jazia: “La femme tunisienne est ambitieuse, ouverte, moderne”

Jihene est franco-tunisienne. Son MBA en poche elle a géré la communication d’une grande entreprise tunisienne avant de créer son label. Elle a vécu au Koweït et réside actuellement en Egypte, mariée à un libanais. Forte de ses voyages et de ses rencontres, elle connaît mieux que quiconque les goûts des femmes du monde arabe.

Atypik est une marque distinguée d’inspiration à la fois arabe, maghrébine, méditerranéenne, orientale et occidentale de par ses coupes et ses couleurs. « J’aime suivre les tendances mais je les reformule à ma façon. La femme tunisienne est ambitieuse, ouverte, moderne. Elle est à la fois ancrée dans ses origines mais elle est libérée de toute contrainte. Dans le monde arabe, c’est la femme tunisienne qui est précurseuse dans tout : elle a été la première à obtenir le droit de vote et le droit à l’avortement est arrivé en Tunisie avant la France en 1973.»

« Je ne cherche pas à faire du beau, je veux du caractère. Je cherche à intriguer, à surprendre. J’adore le lin. C’est une matière qu’on peux manier de mille façons. Et même froissé le lin est joli. Brodé et accessoirisé avec de la tulle, de la soie ou du cuir, je la mélange. Je travaille directement avec des fournisseus en Egypte, en Inde et dans d’autres pays du monde ».

Ses créations, qui était commercialisées chez Harvey Nichols il y a quelques temps, sont vendues entre 500 et 1000 euros à des femmes de différentes nationalités. Jihenne se réjouit de compter parmi sa clientèle des princesses du Golfe et des personnalités. Pourtant elle nous explique qu’on vient vers elle naturellement et qu’elle ne fait pas de publicité. « Cette année je veux défiler à Dubaï, Paris ou Beyrouth. »

Aujourd’hui, la formation en Tunisie reste sommaire -principalement basée sur le design- et souvent loin du niveau des écoles de mode européennes qui offrent des formations en management de mode. L’Atelier Chardon-Savard, école de mode et de stylisme à Paris et à Nantes, dirigée par Laurence Piette, est d’ailleurs en pourparlers avec la Tunisie afin de proposer un cours de formation intensif d’un mois in situ. L’idée serait d’encadrer des jeunes tunisiens et leur permettre d’acquérir les connaissances dispensées par une école française de prestige et surtout d’utiliser les outils marketing pour pouvoir commercialiser leur marque à l’international.

Photos : page d’accueil Braim Klei (Anne-Sophie Castro), collections (Pixa Formula)

 

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