Comment la Fashion Week de Paris a fait passer le produit avant la viralité
Installée dans une bulle de fraîcheur printanière, la Fashion Week de Paris automne-hiver 2026 a proposé une réalité parallèle. Tandis que les médias multipliaient les images des frappes israélo-américaines en Iran, les défilés ramenaient à un tout autre horizon, déterminé à susciter le désir. Face à la violence de la guerre et à ses répercussions économiques, les marques ont délaissé la quête de viralité pour se concentrer sur l'essentiel : la force intrinsèque du produit.
Variations autour de la Parisienne
Valeur refuge en cas de crise (mais pas seulement), l’image de la Parisienne est un atout de charme au pouvoir commercial infini pour les marques de mode, qu'elles soient ou non françaises.
Afin de rappeler ses racines et sa connivence avec la Parisienne, Courrèges a placé l'identité de la capitale au cœur de sa collection. Au-delà d'un premier degré assumé — des tickets de métro brodés sur une robe bustier —, Nicolas Di Felice a imaginé une garde-robe pensée pour la vie citadine, cherchant à habiller la femme du matin au soir. Parmi les produits les plus désirables, nous avons repéré :
- un pantalon dont les boutons-pression s'ouvrent jusqu'en haut de la cuisse,
- des tops dotés d'une ouverture au niveau de la nuque pour laisser passer les cheveux,
- le nouveau sac Shadow, dont la finesse de la matière laisse deviner, avec beaucoup de sensualité, les objets qu'on y glisse.
Dans le calme décor de la Bibliothèque nationale de France, la marque coréenne Time (première fois sur le calendrier parisien) a elle aussi évoqué la Parisienne. D'apparence classique, le vestiaire ravira les grandes frileuses qui désirent s'emmitoufler jusqu’au menton.
On note la présence de plusieurs manteaux dont le chic tient beaucoup du mouvement donné par les châles-écharpes rattachés au col. Les cols, justement, occupent ici une place centrale : qu'ils prennent la forme d’un bandana, boutonné à une veste en cuir, ou soient zippés bien haut sous le menton, superposés aux revers d’une veste.
Avec Burc Akyol aussi, les cols montent très haut. Mais chez le couturier français d'origine turque, le vêtement se fait plus sexy. On retient : le corps moulé dans une robe en vinyle noir ou habillé d’un blazer replié sur le bas-ventre façon robe courte.
« Sexy » est également l'adjectif adéquat pour qualifier le défilé signé Haider Ackermann pour Tom Ford. Essentiellement axée sur le tailoring, la collection s’adresse davantage aux CSP+, sa clientèle, qu’à la GenZ. Ici les femmes portent des gants en cuir, des jupes crayons, des tailleurs à fines rayures et des jupes en vinyle transparent. Un esprit érotique qui rappelle le style de celle qui a longtemps été la muse de Tom Ford, Carine Roitfeld, ex-rédactrice en chef de Vogue Paris et l'incarnation même d'un certain archétype de la Parisienne.
Dans une veine plus nonchalante, la Parisienne a déployé son charme au défilé Chanel où Matthieu Blazy a poursuivi sa réinvention de l’iconique tailleur veste-jupe. On retient ici les matières iridescentes et colorées de tailleurs pensés pour les party girls. (Lire notre article dédié pour tout savoir de la collection AH26 Chanel.)
Avec une touche d’humour
Une inclinaison pour la fantaisie irrigue les collections de l’hiver prochain. Chez Schiaparelli, la solennité des drapés s’efface devant des effets de fourrure en trompe-l’œil d’une efficacité redoutable. Le surréalisme s'invite jusque dans le détail : un escargot en résine se balade sur des créoles, tandis qu’un petit sac semble pouvoir se faire la malle sur ses pattes dorées de gallinacé (non sans rappeler les rêveries du Studio d’animation Ghibli).
Chez Loewe aussi on s’est amusé. Le défilé (rassemblant pour la première fois des silhouettes hommes et femmes) a égayé les pièces utilitaires. On retient : les grosses parkas colorées qui reprennent l’effet gonflable d’une bouée, les chaussons de plongée qui se portent comme des souliers, et les robes nuisettes en latex coloré.
Des couleurs flashy ont également fait leur apparition chez la Belge Marie Adam-Leenaerdt, où une robe au rose intense était l’équivalent pour adulte d’un déguisement de princesse pour enfant. Mais ce que l’on retiendra du show, ce sont les sacs à tartes revisités, les ensembles de joggings soyeux et ce gros manteau réversible assez osé, d’un côté rose Paris Hilton et de l’autre effet fourrure.
Chez Julie Kegels, l’esprit déguisement n’était pas loin non plus. Sur le visage des mannequins, des masques de super-héros ont suggéré l’idée qu’après tout, l’habit peut aussi avoir des super-pouvoirs et qu’il serait dommage de ne pas s’en amuser. La collection invitait à retrouver ses désirs d’enfant en enfilant une cape de super-héros, en s’habillant d’une veste trop grandes, ou d’une autre dont la doublure matelassée rose pouvait rappeler les dessus-de-lit de nos grands-mères.
Après le défilé très amusant mais très clivant de l’été 2026, Duran Lantink, directeur artistique de Jean Paul Gaultier, est passé à une grammaire plus sobre, au service d'un bon sens commerçant. Le designer a laissé de côté les corps nus en trompe-l'œil pour leur préférer le sérieux des pièces de tailleur. Une silhouette pantalon à rayures tennis, classique de JPG, a retenu l’attention par son jeu ton sur ton de sous-vêtements portés par-dessus et à peine visible.
Des pièces fortes, ancrées dans une certaine réalité
Sous l'impulsion de Jonathan Anderson, Dior déploie un vestiaire d'un luxe inouï, infusé d'une dinstinction résolument aristocratique. La femme y est sublimée par des jupes à tournure, de la dentelle de Chantilly et des vestes en jacquard métallisé ; autant de pièces à la prestance magnétique, taillées pour captiver les regards. Loin d'être de simples objets de convoitise, ces silhouettes extravagantes influencent le marché tout entier. Longtemps après la fin du show, l'opulence des jupes à volants et la majesté des longues traînes continuent de marquer les esprits.
Même champ lexical du XVIIIe siècle chez Alainpaul. À l’instar de plusieurs marques, le designer pose le volume sur les hanches des femmes avec des drapés qui rappellent la récente influence du travail de Pieter Mulier chez Alaïa. Pensées pour des jours où l’on se veut chic, les pièces n’ont rien de délicat et ne craignent pas d’être froissées. Une chemise blanche est présentée chiffonnée sans que cela ne choque, tandis que la laine compacte d’une longue robe bustier lui donne une apparence très solide.
Chez Alaïa justement, le dernier défilé de Pieter Mulier a proposé une silhouette en I pour mettre en lumière de longues robes moulantes parfois agrémentées de poches, pour le plus grand bonheur des femmes. Une proposition aussi portable que magistralement exécutée et qui, à l'instar de Dior, influencera encore la saison à venir. Lire notre article dédié au défilé AH26 Alaïa.
Miu Miu, marque la plus convoitée du moment, a clos la Fashion Week parisienne avec un vestiaire sublimant l’ordinaire par une esthétique du « déjà-porté ». Entre robes froissées, cardigans feutrés et cuirs patinés, la collection embrasse un réalisme brut. On en retient surtout les robes mini, signatures de la maison, que les jeunes femmes s'empresseront sans nul doute de chiner sur les plateformes de seconde main.
Le défilé de Cecilie Bahnsen était l’un des rares à offrir un casting composé d’une variété de morphologies. Un choix intelligent qui s’est prolongé dans une collection fidèle à l’ADN de la marque : motifs floraux délicats et volumes aériens. Mais cette fois, un sentiment de robustesse se dégageait des silhouettes, probablement dû à l’intégration d'éléments de sportswear issus de la collaboration avec la marque The North Face.
Les détails qui changent tout
Au dernier jour de la Fashion Week, le géant Louis Vuitton a livré une collection pour le moins surprenante. En dehors des premiers passages aux épaules dignes des plus hauts sommets alpins (le thème du défilé), on retiendra la douceur d’un top gris à manches courtes sûr lequel un duvet moutonneux a été fondu dans la maille.
Chez Givenchy, la très belle collection imaginée par Sarah Burton intégrait un accessoire peu ordinaire et bien trouvé : un couvre-chef fait d'un t-shirt. « Ces coiffes sont la façon la plus naturelle de se couvrir les cheveux, précisent les notes du show. Juste un t-shirt. Juste un twist. Mais c'est le bon t-shirt, avec le bon twist. »
Du côté de Chloé, au-delà des robes de mousseline extra-amples, c'est un bijou de cheveux qui a fait le plus tourner les têtes. Entortillées autour de longs cheveux lâchés, le petit accessoire doré reprenait l'esprit folklorique d'une collection présentée à la Maison de l'UNESCO.
Pour sa deuxième collection chez Mugler, Miguel Castro Freitas a opté pour un titre audacieux : The Commander. Dans une collection articulée autour du costume de guerre des années 1940 – un tailleur-jupe aux lignes droites – le regard était attiré par la géométrie Art déco d'un bijou incrusté sur le torse d'une robe.
« Quelque chose qui cloche légèrement », écrivait Michael Rider pour parler de la collection qu'il a imaginée pour Celine. Cette « petite chose qui cloche » s'est brillamment exprimée dans une multitude de détails que l'on ne pouvait voir qu'en s'attardant sur les silhouettes. Par exemple, la superposition de deux cols insufflait une bizarrerie amusante, tandis que les chaussures semblaient être recouvertes d'une housse de protection, ou encore ces gros nœuds autour du cou qui cachaient la moitié du visage, et la légèreté d'un collier de coquillages associé à une tenue chic.
En refermant le chapitre de cette Fashion Week parisienne automne-hiver 2026, un constat s'impose : face à une actualité mondiale particulièrement lourde, le monde du luxe a choisi de se recentrer sur son essence. Moins de buzz sur les réseaux et plus de savoir-faire. Qu'il s'agisse de sublimer le quotidien de la Parisienne, d'insuffler une dose d'humour ou d'imposer des pièces à la prestance architecturale, les marques ont capitalisé sur la désirabilité intrinsèque du vêtement.
- La Fashion Week Femme de Paris automne-hiver 2026 a mis l'accent sur le produit et la désirabilité du vêtement, en réponse à un contexte mondial tendu, délaissant les « moments viraux ».
- Les collections ont exploré l'archétype de la Parisienne, avec des variations allant du pratique et modulable (Courrèges) au sexy et sophistiqué (Tom Ford, Alaïa), en passant par le nonchalant (Chanel).
- Une touche d'humour et d'originalité a été apportée par des marques comme Schiaparelli et Loewe, tandis que d'autres ont proposé des pièces fortes et ancrées dans le quotidien.