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Fashion Week Tunis: le bon miroir d'un pays en relance

By Anne-Sophie Castro

31 mai 2016

Mode

Plus d’un an après les attentats terroristes du Musée du Bardo dans la capitale, la Tunisie semble reprendre lentement son souffle. Le secteur du textile et de l’habillement, touché depuis la Révolution du Jasmin –ayant réduit la production de bon nombre d’entreprises européennes- se reconstruit et redouble de créativité concernant l’organisation d’évènements de mode : un moyen de redynamiser l’industrie et de changer l’image du pays dans la zone Euromed et en Europe.

Malgré les incertitudes gouvernementales qui règnent toujours sur la République Tunisienne, les désaccords sur les nouvelles lois et sur l’avenir du pays, la Chambre Syndicale de la Couture Tunisienne a maintenu son rendez-vous annuel. La Fashion Week de Tunis a célébré sa 8ème édition à l’Amphithéâtre de Carthage, laissant place à 13 défilés de créateurs et de marques de mode hétéroclites–labels de prêt-à-porter et marques industrielles confondues- puis à la finale du concours Elite Model Look, une grande première en Tunisie.

Dans le public, les femmes voilées se font rares et le port du Niqab, interdit en Tunisie, n’a plus lieu d’être. On retrouve plutôt la haute-société tunisienne branchée, avec des femmes habillées « dernier-cri » par des marques européennes et chaussées en Stilettos ou Louboutin. Talons, make-up prononcé et cheveux longs brushés sont d’ordre pour une femme (environ 80 pour cent du public) très soucieuse de son image qui sera selfisée et instagramée tout au long de la soirée.

Objectif : faire revivre la Belle-Epoque tunisienne

Tous les moyens sont bons pour faire parler d’elle. La Tunisie a subit de plein fouet les conséquences du Printemps Arabe en 2011, une tendance renforcée par les attentats terroristes de mars 2015 qui ont découragé le tourisme –les hôtels des sites balnéaires comme Hammamet, Djerba ou les Côtes de Carthage étaient pratiquement vides l’an dernier. L’industrie textile a également perdu une bonne partie de sa clientèle et un important volume de commandes. Certains grands groupes comme Inditex, Mango ou Camaïeu ont préféré délocaliser une partie de leur production en Turquie, en Roumanie ou en Inde pour des raisons de sécurité.

La Chambre Syndicale de la Couture Tunisienne a pourtant les idées claires et, depuis sa création en 2005, elle continue de rassembler l’élite du pays sous un même chapiteau afin de lui faire découvrir les talents nationaux et internationaux en matière de création, d’artisanat et de mode contemporaine, jeunes créateurs inclus. Côté formation, la Tunisie n’est pas à plaindre. Outre l’héritage du savoir-faire de la couture transmis le plus souvent de mère en fille (ou de père/mère en fils ?), les formations se multiplient. Il existe aujourd’hui une école Esmod Tunisie avec deux centres à Tunis et à Sousse, le Centre Sectoriel de Formation en Habillement de la Goulette ou encore le Collège La Salle de Tunis, sans compter ceux qui se sont formés à Londres, Paris, Milan ou New-York et sont revenus au pays plein d’illusion avec un CV international…

Cette année, c’est le thème du « Chaabi Chic » (Culture Chic) qui a été mis à l’honneur. Les lauréats du Prix Khomsa d’Or ont ouvert le bal avec des créations de prêt-à-porter, suivi par le designer de mobilier Achraf Baccouch –proposant une collection au style de ses créations faites de patchworks de couleurs et de matières. Des marques industrielles puis Stellana by Zina El Gornati Dahmani ont enchaîné dans la soirée.

Naco Paris, l’anti-modeux et transformiste en surprise

Après un départ à peine notable pour une fashion week (et peu fructueux à la vue de tous à cause des marques industrielle qui « n’auraient pas dû être là… ») le créateur français Naco Paris, invité international –au même titre que Ludovic Winterstan qui a défilé le troisième jour- a véritablement marqué le coup d’envoi de l’évènement. Très médiatisé sur place pour sa mode Anti-Mode qui rompt avec les codes de la société et fait prôner l’anarchisme avant tout, Naco Paris aime détourner le système et se moque bien de la politique et du « quand dira-t-on ». Cet « anti-LVMH » ne fait pas dans la dentelle puisqu’il crée, à cœur ouvert, quitte à se mettre le public (tunisien) à dos. Après sa collection « Art is Resistance » créée en 2014, ses créations sont devenues cultes au Japon. Cette fois, il présente une collection Unisex « No God no Master » qui inclue des pièces up-cyclées et des slogans militants peints à la main. Le dernier jour de la fashion week, il apparait transformé en Drag Queen pour le plaisir des uns et la honte des autres.

La jeune marque tunisienne Soltana, créée par Fatma Ben Soltane, a su ravir un public local et jeune en faisant défiler ses mannequins sur les derniers hits de Beyoncé avec des vêtements dorés à paillettes et des modèles plus casuels comme des denims customisés «Made in Tunisia », des robes roses baby-doll ou liberty et même un mannequin « sosie » de la star passé au tout début du défilé…

Pour 5.000 dinars (environ 2.135 euros), les créateurs et marques pouvaient défiler sur la scène de la fashion week. C’est le cas de jeunes marques « haute-couture » comme Atmosphère Couture by Mouna Ben Braham ou Why Couture by Yosra Aydi, qui, par manque de points de vente, reçoivent leur clientèle en rendez-vous privés en appartement.

Dans un autre registre, plus sombre et poétique : Ludovic Winterstan. Ce jeune français, formé en techniques de la mode dans le sud de la France, a présenté sa deuxième collection couture. Après « Noir » en 2015, il annonce sa « Rupture » : un style à la fois élégant, dark et féminin, prêtant un rôle d’escrimeuse aux mannequins avec de longues capes noires, du cuir et simili décliné en vestes frangées, leggings ou robes à volants.

Al Maha by Maha El Moudir a proposé une collection plus “lolita” que les autres. Ses petites robes pastelles à froufrous, plumes et jupons en tulle ont surtout retenu l’attention des jeunes tunisiennes, au même titre que Mademoiselle Hecy –une marque de prêt-à-porter plutôt fraîche et occidentale, composée par Hend Gasmi et Cyrine Faillon, deux jeunes diplômée d’Esmod Tunis. Braim Klei, diplômé de la même école et connu pour son minimalisme et pour suivre ses états d’âme, a joué avec le noir et l’art gothique sur la passerelle.

De plus en plus d’évènements mode

Un vent de liberté souffle en Tunisie concernant l’organisation d’évènements culturels. Cette fashion week officieuse, n’est pas la seule dans le calendrier de la mode. L’évènement annuel présidé par Anis Montacer pourrait bien donner naissance à un autre évènement mode baptisé « Semaine de la Mode » à l’automne prochain. « Malgré que les organisateurs soient les mêmes, il faut les différencier et choisir un nom différent » indique un porte-parole de la FENATEX (Fédération Nationale du Textile), un des sponsors de la fashion week. La Tunisie compte déjà plusieurs rendez-vous mode dont la Fête Internationale de la Mode, présidée par Neziha Nemri, qui lancera bientôt L’Empire de la Mode et le Festival du Shopping en août, ou encore le Festival des Jeunes Créateurs de Mode de Tunis sur une seule journée organisée par Samir Ben Abdallah.

Organiser un évènement mode serait-il devenu une aubaine ou un point de chute pour aller de l’avant ? La Tunisie n’a jamais été bien définie. Au centre des confluences phénicienne et arabe, de la zone Euromed, elle est africaine sans l’être, maghrébine sans l’être et même souvent européenne sans l’être… C’est sûrement cela qui fait son charme, rien n’est figé et tout change.

Photos: courtoisie Fashion Week Tunis. Naco Paris, Soltana, Ludovic Winterstan, Maha El Moudir, Braim Klein. Photo noir et blanc Naco Paris (Anne-Sophie Castro).

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