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Kornit Tel Aviv Fashion Week, la « fashion week alternative » qui donne l’exemple

By Julia Garel

8 avr. 2022

Mode

Crédit : Yanki and nataf

Tel-Aviv - Mercredi, sur la côte orientale de la Méditerranée, la Fashion Week de Tel-Aviv a clôturé une semaine de défilés exemplaires en matière d’inclusivité, côté casting mais pas seulement. Embrassant la puissance symbolique de la mode, l’événement organisé dans l'État hébreux a ouvert pour la première fois son podium à une créatrice venue des Émirats Arabes Unis, Mona al Mansouri.

« J'utilise cette plateforme pour diffuser une conscience sociale, pas seulement pour les vêtements. C'est ce qui nous rend différents », confie Motty Reif, le fondateur de Tel-Aviv Fashion Week, rencontré après le show collectif des étudiants de Shenkar – l’école de mode qui comptait parmi ses élèves le couturier Alber Elbaz. Depuis une dizaine d’années, ce terreau fertile en créations prend appui sur une Fashion Week sponsorisée, pour la seconde fois, par l’entreprise Kornit Digital.

Cette année, 20 000 personnes se sont déplacées dans le hangar portuaire réhabilité pour accueillir une vingtaine de shows. Qualifiée d’« alternative » par Motty, cette semaine de la mode a durant quatre jours poussé le curseur de l’inclusivité un cran plus loin que ses grandes sœurs de Londres, Milan, Paris et New York.

« une célébration de la beauté et des individus »

Après avoir assisté à la London Fashion Week, Motty Reif confie être étonné d’un casting qui, selon lui, ne reflétait en rien cette ville, pourtant perçue comme la « capitale de la diversité ». « Ils étaient tous jeunes, maigres et grands, raconte-t-il. C'est pour moi ici la chose la plus importante. Si les designers veulent travailler uniquement avec des mannequins minces, d’accord, mais ils doivent avoir entre 20 et 80 ans. Il s'agit de tailles, d'âges et de corps divers. Selon moi, c'est ce qu’est véritablement une célébration de la beauté et des individus. Et c'est quelque chose que l'on ne peut voir ni à Milan, ni à New York. ».

Sur le catwalk, le regard passait ainsi d’une silhouette ronde à un corps mince, d’une chevelure poivre et sel à une peau noire au crâne rasé. La diversité était là et le public, généreux en applaudissements, n'hésitait pas à saluer le passage des mannequins plus size comme celui des femmes plus âgées et célébrités locales.

Crédit : Yanki and Nataf / Northern Star

Dans l’ensemble, les mannequins étaient tous israéliens, mais « comme la plupart des personnes habitant ici, ils viennent de différents endroits, certains sont des immigrants ou des réfugiés », explique Keshet Shapiro Vaturi, la créatrice de la marque Kesh, inscrite au calendrier de Kornit Fashion Week. « Je ne regarde pas le passé des gens quand je cast, comme avec mes fournisseurs ou les gens avec qui je travaille, je choisis les gens en fonction de qui ils sont et de ce qu'ils véhiculent ». Elle espère qu’un jour l'inclusivité sera quelque chose de complètement naturel : « Aujourd'hui, dans de nombreux cas, cela semble forcé, mais je suppose que c'est un pas dans la bonne direction ».

La représentation de la diversité des corps est montée en puissance depuis une poignée d’années, le sujet de l’inclusivité dans la mode affecterait même les ventes. Selon le rapport sur la représentation et l'inclusion dans l'industrie de la mode publié en 2021 par All-Party Parliamentary Group for Textiles and Fashion, 83,7 pour cent des personnes interrogées affirment que si une marque de mode s'avérait non inclusive, cela aurait un impact sur leur décision d’achat. Une chose que le fondateur de la Fashion Week israélienne a bien compris. « Je pense que les femmes en ont assez des fantasmes, observe-t-il. Un créateur ne peut pas choisir et photographier qu’un seul type de modèle, sinon, vous n'achèterez pas ».

Crédit : Mona al Mansouri.

Mona al Mansouri, première créatrice arabe à défiler en Israël

En Israël, le concept d’inclusion, et donc de rassemblement, prend un sens politique. Parce qu’il prend corps dans un pays marqué par la division religieuse, le paysage humain et culturel que la mode israélienne choisit de représenter a une portée plus forte encore que celle des Fashion Weeks européennes et américaines.

Fin mars, une rencontre visant à renforcer la coopération entre l’État hébreux et les pays arabes a eu lieu sur le sol israélien. Ce « Sommet du Néguev » réunissait le ministre israélien des Affaires étrangères Yaïr Lapid et quatre de ses homologues arabes (Égypte, Émirats Arabes Unis, Bahreïn et Maroc). L'événement a facilité la venue de Mona al-Mansouri, créatrice des Émirats Arabes Unis. Un grand pas en avant puisque ce fut pour la première fois dans l'histoire qu'un créateur arabe des Émirats Arabes Unis participait à la Fashion Week israélienne.

L’accueil de Mona al-Mansouri a été rendu possible après plusieurs mois de discussions, « Nous n’avions encore jamais pu faire ça, déclare Motty. Mais grâce au processus enclenché par Naftali Bennett [ndlr :Premier Ministre israélien], une grande opportunité s'est créée. Elle a été très courageuse de décider de venir car ce n'est pas facile, ses clients viennent du Liban, de Syrie, d'Arabie du Sud (...) Je ne pensais pas qu'elle viendrait… vous prenez une décision et vous savez ce que vous pouvez perdre. Puis, à un moment donné, elle a dit “je vais faire le premier pas pour établir une véritable connexion en faveur de la paix”. Et c'est ce qu'elle a fait. »

Selon Motty, la mode a un rôle à jouer dans le rapprochement entre l’Israël et les pays arabes voisins : « Nos politiciens parlent et racontent des histoires, mais nous, en tant que personnes, en tant que gens de la mode, devons faire le premier pas ».

Crédit : Shady Francis Majlaton Facebook.

En marge des défilés, Kornit Fashion Week tenait également un showroom rassemblant des créateurs de diverses origines. Parmi eux : Shady Francis Majlaton. Créateur arabe de citoyenneté israélienne et également palestinien, son travail s’inspire, entre autre, des tenues musulmanes. Sa venue était précieuse pour Roza Sinaysky, la curatrice : « Je voulais vraiment un designer palestinien, pas pour le symbole ou par stratégie mais parce que pour moi c'est la même chose. Ils n'ont pas l'opportunité de faire quelque chose comme ça car ils ont un environnement assez restrictif, tout comme Aharon Ganis [ndlr : créateur israélien ayant été élevé dans une famille ultra-orthodoxe] ».

Jeudi, au lendemain de la Fashion Week israélienne, un Palestinien de la Cisjordanie occupée a ouvert le feu dans une rue de Tel-Aviv. Si la mode et les symboles d’unité qu’elle peut offrir aux pays ont malheureusement leur limite, la profession a toutefois le mérite de vouloir donner l’exemple.

Julia Garel a voyagé en Israël, invitée par le Ministère du Tourisme d’Israël.