Luxe streetwear : les créateurs brouillent les pistes

Depuis quelques saisons, un état major de créateurs s’attache à mettre en lumière et à faire découvrir aux clients du luxe, un univers qui leur est à priori inconnu, exotique. Ce monde inconnu qu’ils s’évertuent à reproduire, sans même parfois appliquer de filtre esthétique particulier, c’est un mélange d’allure « mass-market », de total look « prolétariat », et de réminiscence « streetwear » des années 90. Ces créateurs, on les connaît : leur chef de file est Gosha Rubchinskiy dont les collections développent un aéropage de silhouettes singeant l’ado pauvre et paumé de l’ère post-soviétique. Ses congénères sont Virgil Abloh, fondateur du label Off-White, éminence grise de Kanye West, finaliste du LVMH Prize, ou encore Mathew Williams, designer de Alix.

Ce dédoublement sémantique inspire les géants du luxe. Le dernier exemple en date concerne les collaborations entre le label newyorkais Supreme avec deux grands noms de la mode et du luxe, Louis Vuitton et Lacoste. On note au passage toute l’ironie de ces deux collaborations. Louis Vuitton avait attaqué en justice Supreme lorsque le jeune label, dans une de ses premières collections, avait parodié le logo du malletier. Quant à Lacoste, il ressuscite, via cette collaboration, l’ambiance « street, rap et banlieue » que la marque au crocodile avait si farouchement combattu dans les années 90 pour ne pas effaroucher une partie historique de sa clientèle. Cette même clientèle qui considère aujourd’hui que les sweatshirts à connotation skate ou hip-hop sont le comble de l’avant-garde et qui fait la queue pendant des heures lors de l’inauguration à Paris du premier Shop Supreme rue de Barbette.

Luxe streetwear : les créateurs brouillent les pistes

L’idole de ce mouvement, c’est bien entendu Demna Gvasalia, porte parole du collectif Vêtements et DA de Balenciaga. Une esthétique mainstream - genre sweat Berlinois sauce Pas de Calais proposé à des prix stratosphériques –qui le place en champion du brouillage de piste. Pour sa collection présentée à Paris l’année dernière, collection présentée dans le cadre du très snob calendrier de la Haute Couture parisienne, le styliste géorgien avait initié 18 partenariats insolites. 18 partenariats avec des marques puissamment commerciales : Alpha Industries pour les blousons, Reebook, Carhatt WIP, Juicy Couture pour des robes de soirée en tissu éponge, Mackintosh pour les impers, Schott NYC pour les blousons de motard, Eastpak pour les sacs, Levi’s pour les jeans, Church’s, Dr. Martens, Lucchese pour les bottes de cowboy. Seules les interventions de Comme des Garçons pour les chemises, Brioni pour le côté sartorial et Manolo Blahnik, dont le nom était imprimé sur les talons aiguille des certains escarpins coloraient de préciosité ce vestiaire couture aux accents massmarket hardcore. On était loin de la rassurante, identifiable et sentencieuse boite orange Hermès.

Obsession de la contre-culture

Manifestation schizophrénique d’un système à bout de souffle ou expression sincère de ce célèbre esprit de contradiction caractérisant tout créatif qui se respecte? Pour certains, ce mélange incongru des genres, cette obsession de la contre-culture est un hommage à une industrie, une étude des conditions productives de la société visant à donner une image relationnelle, dialectique, du fonctionnement de l’économie de la mode dans son ensemble. Pour d’autres, on touche simplement le fond, en mode « on ne sait plus quoi inventer pour exister ».

L’industrie de la mode, contrairement aux autres industries, ne vit pas pour identifier, comprendre et satisfaire les besoins du consommateur. Son paradigme est diffèrent. Le créateur de mode est soumis à une éternelle malédiction puisqu’un succès trop éclatant suffit à le discréditer auprès des puristes de l’avant-garde. Il est donc condamné à fuir son ombre : une situation bien connue dans les milieux du tourisme (vous savez, à cause de ce fameux touriste obsédé par les endroits « non touristiques ») et que les sociologues qualifient de paradoxe du double bind. Mais au fond l’important n’est pas là ; l’important, ce n’est pas de savoir si le créateur agit avec opportunisme au gré des prédilections du moment, ni s’il se comporte comme un chef d’entreprise opiniâtre et rusé, usant au besoin de la force d’un réseau constitué artificiellement. Non, le critère décisif, c’est : l’artiste - en dépit des chemins qu’il choisit d’emprunter, apporte t’il ou non un regard nouveau sur le monde ? Demna Gvasalia, Gosha Rubchinskiy, Virgin Abloh, Mathiew Williams sont ils les figures du proue du dernier snobisme en vogue ? Ou cherchent t’ils à exprimer des émotions profondes et authentiques ? En rendant plus difficile à décrypter l’habituel ostracisme vestimentaire qui caractérise les classes sociales en général, cèdent-ils à un mode opératoire cynique ou promènent-ils une conscience particulière sur le monde? Question délicate à laquelle nous ne pouvons que vous inviter, chers lecteurs, à forger votre propre réponse.

Credit photo : collaboration Supreme X Lacoste

 

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