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Pierre Cardin, 94 ans: une journée avec le dernier géant

By Herve Dewintre

11 juil. 2016

On raconte tellement de choses sur Cardin, qu’il est ceci, qu’il est cela, on s’interroge sur sa fortune, sur l’étendue de son patrimoine, sur la raison qui le pousse à n’en faire qu’à sa tête. Le tout parsemé d’anecdotes qui valent leur pesant d’or. Samedi dernier, au coeur du Luberon, dans l’un des bus qui conduisait les 300 personnes venues assister au dernier défilé fleuve du couturier, une anecdote faisait son chemin de fauteuil en fauteuil. Voici ce qu’on racontait: Stella McCartney aurait sollicité il y a quelques années une entrevue avec Pierre Cardin afin de lui exprimer son admiration et lui suggérer de travailler sur un projet commun. Le couturier aurait purement et simplement donner à la styliste anglaise une fin de non-recevoir en concluant “pourquoi je travaillerai avec elle? Qu’est ce que j’en ai à faire de Stella McCartney?”. Ragots de voyage? Peu importe, les créateurs qui ont puisé dans la grammaire Cardin on en connaît beaucoup, et il serait tout à fait logique que la scène créative contemporaine veuille travailler pour un nom aussi mythique. Ce qu’il est important de dire, au delà des anecdotes inévitables, vraies ou fausses qui entourent forcement une légende de la mode, c’est que Pierre Cardin est l’inventeur de la mode telle qu’on la connaît aujourd’hui.

Si on pose quelques secondes un regard d’ensemble sur la très longue carrière de Cardin, on s’aperçoit en effet qu’il a pavé le chemin au système actuel de la mode. On ne va pas retracer ici son parcours qui est considérable. Rappelons-nous simplement qu’il posa en premier les bases d’une production de prêt à porter en parallèle à la Haute Couture (un scandale à l’époque), qu’il fut celui qui sut le plus intensément faire fructifier son nom grâce aux licences. Il fut aussi le premier à s’aventurer en Chine, avec succès qui plus est. Le défilé présenté ce samedi en face de l'ancienne gare de Bonnieux dans le Vaucluse, l’était avant tout pour les licenciés chinois venus en nombre et habillés en Cardin des pieds à la tête. Il faut d’ailleurs avouer que les vêtements Cardin, dans les lignes et les proportions, le gout des couleurs aussi, semblent avoir été dessinés pour eux.

Mépris du calendrier des défilés

Rappelons-nous enfin que Cardin fut le premier à mépriser le système du calendrier de la mode, c’est à dire le calendrier dicté par la fédération de la Couture, du prêt à porter des couturiers et des créateurs de mode. Ce qui lui valu parfois les railleries d’une certaine coterie parisienne. Mais de ce que pensent les autres, surtout l’intelligentsia de la tendance, Cardin n’en a cure. Il s’en fout. Il propose ses collections quand elles sont prêtes, (surement aussi quand ces nombreuses licences lui réclament) et basta.

Ironie du temps, ces interrogations sur le tempo des collections, sur le calendrier des défilés, les marques les plus hypes du moment les portent aujourd’hui avec force et les magazines ne parlent plus que de ça, tout en étant adoubées par cette même fédération dont on prétend qu’elle fut longtemps « en froid » avec Cardin.

Né en 1922 en Italie, fils d’agriculteurs vénitiens précipités dans la pauvreté par la Première guerre mondiale, Pierre Cardin a toujours beaucoup respecté l’argent. Il a su en gagner beaucoup, il a su l’économiser aussi avec ce bon sens ancestral du paysan provençal tel que nous le poétisa Marcel Pagnol dans Jean de Florette. Pas le genre tête brulée qui veut briller inconsidérément, mais plutôt le genre entrepreneur, qui a la manière des grands artistes de la Renaissance ou même des stars actuelles de l’Art Contemporain, a toujours su mener de front création et commerce avec pugnacité.

Ses pairs lui ont parfois tourné le dos à cause de son système de licences tout azimuts, système considéré comme excessif et incompatible avec le luxe. Mais cela ne l’a pas empêché de dormir. D’autant plus que notre époque lui a donné raison. Il suffit de voir le dernier défilé proposé dans le calendrier officiel de la haute couture par la maison Vêtements (défilé mettant en scène une bonne douzaine de collaboration avec des marques mass-market) pour s’en convaincre. Quelques représentants de la Fédération de la Couture s’étaient déplacés ce samedi pour assister à ce défilé « hors les murs » comme pour signifier que la hache de guerre était bel et bien enterrée.

Pierre Cardin, 94 ans cette année, n’a jamais eu sa langue dans sa poche. Mais il a aussi le sens politique de la formule et l’art d’esquiver les questions jugées par lui inopportunes. Samedi en fin d’après-midi, après avoir présenté quelques modèles au Château du marquis de Sade qu’il s’attelle à réhabiliter depuis plusieurs années, les journalistes lui posent quelques questions sur l’ambiance qui règne au village voisin, le village de Lacoste (on murmure que les villageois sont en colère contre Cardin qui rachète toutes les maisons "sans permettre au commerce local de s’épanouir"), le couturier bat en brèche avec brio “Pourquoi je ne serai pas bien ici? Je me sens bien partout, même dans le désert de Gobi où j’ai organise un défilé”. Sur les révoltes et les guerres sur lesquelles un journaliste veut avoir son opinion, le couturier ne compte pas philosopher benoîtement: “Ca ne sert à rien de dire que c’était mieux ou moins bien hier, les principes fondamentaux qui régissent l’humanité seront toujours les mêmes, il y aura toujours des riches et des pauvres, c’est le Monde monsieur.” La mode est une lutte et Pierre Cardin a toujours la tête sur les épaules.

Crédit photo : Pierre Cardin, samedi 9 juillet, dans le Luberon, à la gare de Bonnieux, puis au Château du Marquis de Sade où le couturier a invité 300 personnes à découvrir son dernier défilé de mode.

Photo : Hervé Dewintre.