Le fashion crash a t’il eu lieu ?

Une nouvelle vague de démissions déferle sur la planète luxe. Elle est calme, sereine mais néanmoins puissante et décisive. Rien à voir avec les départs fracassants, voir douloureux, qui émaillèrent les annales de la mode ces dernières années. Ici, pas de burn-out foudroyant comme celui que traversa Christophe Decarnin chez Balmain, ni de dépression dangereusement auto-médicamentée comme celle qui consuma John Galliano chez Dior. Pas de suicide non plus, si on inclut dans ce sombre mouvement le regretté Alexander McQueen qui nous a quitté en pleine gloire alors qu’il était à la tête de son maison, propriété du groupe Kering.

Non, cette nouvelle vague, a ceci de spectaculaire qu’elle est initiée avec une sorte de force tranquille, par des directeurs artistiques déterminés à imposer leur propre tempo.

Elle a été amorcée cet hiver du coté de la mode féminine avec les départs successifs de Raf Simons et d’Alber Elbaz, qui l’un comme l’autre n’étaient plus en phase avec leur groupe respectif : pour Raf Simons, il s’agissait de ne plus subir le rouleur compresseur des innombrables collections ; pour Alber Elbaz, de s’insurger contre une politique industrielle jugée inadéquate. Au fond, ces créatifs suivent le chemin pavé par Hedi Slimane qui quitta Dior Homme de son propre chef en 2007 lorsqu’il jugea que la maison n’était plus en phase avec ses exigences créatives. Le styliste controversé s’apprête d'ailleurs à renouveler ce coup d’éclat chez Saint Laurent.

Les directeurs artistiques ne se laissent plus faire

La prophétie de Li Edelkoort a bien eu lieu. Lorsque la grande prévisionniste annonçait l’année dernière à la même époque que la mode était morte au profit du vêtement, elle signifiait avec force et clarté que le système actuel était périmé. Trop de collections, trop de tout : cette frénésie allait tuer la mode qui, par un mouvement naturel de balancier, allait vouloir se refugier dans des valeurs plus pérennes et tisser de nouveaux liens entre le créatif et le besoin.

L’année écoulée a donné raison à cette prédiction. Les chiffres tout d’abord ont confirmé que la mode et le textile n’avaient plus la cote. Les consommateurs grignotent leur budget mode pour privilégier le budget art de vivre (déco, loisirs, gastronomie). Le départ Raf Simons ensuite, a illustré cette envie de donner du temps au temps. Un exemple: alors qu’il faut deux années de développement au moins pour imaginer un produit de design qui fasse sens, un produit juste dont l’essence créative titille véritablement notre compréhension ou notre perception de la société, était-il encore tenable qu’un créatif aussi talentueux doivent aligner un nombre devenu incontrôlable de collections sans même pouvoir prendre une seule journée pour se rendre à une foire d’art contemporain, faute de temps ? « Désormais dans la mode il faut courir » affirmait alors Karl Lagerfeld pour justifier ce système. Pourtant, même lui sent bien au fond (et son dernier défilé Haute Couture l’atteste), que désormais, la revanche du zen sur l’hystérie a sonné.

Berluti et Brioni perdent leur DA - Pilati chez Lanvin

La mode masculine a vécu ces derniers jours le même séisme que la mode féminine ces dernières semaines. Là encore, ce qui impressionne est le calme parfait dans lequel ces départs se déroulent. Sereinement, presque amicalement, Brendan Mullane et Alessandro Sartori, respectivement directeur artistique de Brioni (groupe Kering) et de Berluti (groupe LVMH), ont annoncé leur départ quasiment le même jour.

Le fashion crash a t’il eu lieu ?

Alessandro Sartori, s’était vu confier par Antoine Arnault la formidable mission de développer l’univers du vénérable bottier. Précédé de sa réputation de tailleur le plus créatif d’Italie, il avait conçu depuis 2011 des collections de mode masculines remarquables, mais qui n’avait peut être pas touché à leur juste mesure le public traditionnel de Berlutti. Le tailleur quitte donc la maison sans heurt, pour accepter semble t’il un poste qui ne se refuse pas... Quelques heures plus tôt, on apprenait le départ du britannique Brendan Mullane, trois ans après son arrivée chez Brioni, d’un commun accord avec l’illustre maison de luxe italienne. Brioni avait fêté son retour sur les podiums milanais il y a tout juste un an.

Au même moment, les bruits de couloir des maisons de mode masculine font bruisser une autre rumeur d’importance : Stéfano Pilati serait sur le point de quitter le groupe Ermenegildo Zegna, qu’il avait rejoint en 2013, après son départ de chez Yves Saint Laurent où il était directeur de la création du prêt à porter. Son CV éblouissant (il a collaboré avec Giorgio Armani, Muccia Prada et Tom Ford avant de prendre la tête du style d’YSL de 2004 à mars 2012) autorise toutes les spéculations : la plus enthousiasmante concerne le fait que le designer italien serait dans les starting-blocks pour succéder à Alber Elbaz chez Lanvin.

Assiste t’on à un nouveau cycle comme l’avait prédit Li Edelkoort ou à un énième tour de chaises musicales ? Nous penchons pour la première proposition. Ces créateurs réputés et respectés ne sont plus impressionnés ni par les figures tutélaires du milieu, ni par les grands groupes. Ils acceptent les missions au gré de leurs envies et les abandonnent quand ils considèrent que l’enjeu n’en vaut plus la peine. Signe de désinvestissement ? Pas du tout. La faute en revient aux grands groupes qui en deux décennies ont fait basculer le statut de couturier à celui de variable d’ajustement, éjectable en fonction des stratégies du moment. Ces couturiers, devenus designers puis directeurs artistiques, puis générateurs de likes sur Instagram, ont compris la leçon. Puisqu’ils ne sont plus indispensables, ils savent désormais que leur bien le plus précieux n’est plus leur fidélité jusqu'au-boutisme à la maison qui les emploie, mais leur liberté qui est la seule garante de leur véritable créativité. Le fashion crash a bien eu lieu et c’est une bonne nouvelle.