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Les métiers de la mode : Natacha Jacquier-Laforge, directrice style et création

By Julia Garel

23 avr. 2021

Natacha Jacquier-Laforge a appris son métier auprès d’une figure bien connue de la lingerie française : Chantal Thomass. Aujourd’hui à la tête de la direction style et création du groupe Chantelle, elle a accepté de nous parler de son métier.

Chaque semaine, pour nourrir ou faire naître de nouvelles vocations, FashionUnited interroge un professionnel de la mode sur son travail. Aujourd’hui, les réponses par mail de Natacha Jacquier-Laforge, chez Chantelle.

Quel est votre background ?

Mon parcours est assez simple. J’ai commencé par un stage chez Chantal Thomass à 21 ans et je suis devenue son bras droit pendant presque 20 ans. J’ai été intégrée dans le groupe Chantelle en 2017 quand Chantal Thomass a vendu la totalité de ses parts. Je l'admire toujours autant. Je peux dire que c’est elle qui m’a appris mon métier.

Être le bras droit d’une créatrice aussi longtemps, c’est connaître toute son histoire professionnelle et personnelle. Travailler pour une marque créateur, c’est comprendre sa sensibilité, s’imprégner de son ADN, de son univers. Savoir répondre à une grande exigence, se rendre toujours disponible. C’est aussi accepter de créer dans l’ombre pour une multiplicité de projets très différents les uns des autres…

Après 20 ans auprès d’une créatrice, avec une petite équipe, c’était un challenge pour moi de devenir directrice artistique style de quatre marques Chantelle, [Chantal Thomass, Passionata & Femilet] pour un groupe leader européen. D’une toute petite structure, je me retrouve aujourd’hui à la tête d’une grande équipe. Intellectuellement, c’est passionnant d’apprendre à apprivoiser la création pour qu’elle puisse correspondre aux exigences des marchés.

Ma sensibilité par rapport à la mode, à l'esthétique, ce terreau fertile, je les ai découverts, enfant, dans mon univers familial ; ma grand-mère était couturière. Cette vocation m’a naturellement amenée à faire des études dans ce domaine avec comme but ultime : devenir styliste. Obstinée, j’ai tout fait pour réaliser ce rêve ; j’ai suivi les cours de l’école de la Chambre syndicale de la Couture parisienne. Je viens de terminer un MBA à l’Institut français de la Mode en stratégie, management & finance qui m’a permis de compléter mes connaissances artistiques par une approche plus business.

En quoi consiste votre métier ?

Être directrice artistique style, c’est avoir une vision stylistique sur des marques différentes tout en respectant l’ADN de chacune. Il faut les faire évoluer au gré de l’air du temps. Cela consiste en une veille permanente des tendances, des trends marché, des innovations matières, des nouveaux besoins qui suivent l’évolution de nos modes de vie. Se nourrir d’expériences, voyages, expositions, films, de tout ce que l’on ne peut pas faire en ce moment.

Quel souvenir gardez-vous de votre entretien d’embauche et comment vous étiez-vous préparé ?

Mon premier entretien d’embauche avec la créatrice Chantal Thomass, je m’en souviens, c’était le jour du printemps 1999. J’avais donc 21 ans et j’allais rencontrer la prêtresse de la lingerie. Autant dire, gros stress ! J’étais hyper impressionnée de rencontrer cette femme. Au début, comme beaucoup, je voulais travailler pour la Haute Couture. La lingerie ne m'intéressait que s’il s’agissait de Chantal Thomass. Mon rêve allait bientôt devenir réalité. Pendant mon stage de quelques semaines, le bras droit de la créatrice a démissionné et tout naturellement, j’ai postulé. Évidemment, la réponse a été négative : trop junior ! Mais comme je suis assez tenace, j’ai finalement réussi à obtenir un CDD qui s’est rapidement transformé en CDI.

Votre travail s’arrête-t-il lorsque vous passez les portes du bureau ?

Certainement pas ! Mon métier est une passion. Il a toujours occupé beaucoup de place dans ma vie. La création, c’est être toujours en éveil. C’est aussi un métier où l’on voyage beaucoup, enfin, avant le Covid. J’aime travailler dans cette énergie foisonnante. Je me régénère en faisant du yoga régulièrement et en voyageant avec mari et enfants.

Votre manière de travailler a-t-elle changé depuis vos débuts ?

Le monde de la mode a beaucoup évolué en 20 ans : la présence du digital, la prise de conscience RSE, la perte des savoir-faire en France, en Europe, la fermeture d’un grand nombre d’usines due à une délocalisation de la fabrication, le sourcing de plus en plus lointain.

Au quotidien, quel impact a eu la crise liée à la pandémie sur votre travail ?

Au niveau créatif, cela a signifié plus de voyages, plus d’expositions, plus de spectacles, donc plus de sources d’inspirations. Pour ce qui est de la construction des collections, la crise nous a inévitablement amenés à revoir nos tailles de collections, less is more, et à accélérer la recherche de matières éco-responsables.

Ce que vous préférez et aimez le moins dans votre métier...

La 1ere approche pour faire une collection est la sensibilité au sens physique, le toucher : les matières soyeuses, précieuses, raffinées, la douceur, le grain du tissu, la transparence, l’opacité, la matité, la brillance. De cette sensibilité physique découle la sensibilité émotionnelle. Grâce à ce ressenti quand je touche ces matières (velours, soie, satin, mousseline), j'imagine déjà les modèles que je pourrais créer.

Je suis une amoureuse de la dentelle Leavers de Calais, cette matière noble, d'une finesse incroyable, qui fait appel à un vrai savoir-faire. J’adore aller à Calais ou à Caudry pour m’inspirer de leurs archives et créer ainsi de nouvelles dentelles. C’est dans ces moments-là que ma sensibilité est en éveil, au maximum.

J’aime aussi transmettre, à mon tour : je souhaite transmettre ma sensibilité à mon équipe afin d’apporter une modeste contribution à la continuité de ce merveilleux univers qu’est la mode.

Chaque point négatif, j’en fais une force. Par exemple, nous sommes obligés de créer en respectant une target prix. C’est donc un défi de créer avec des contraintes. On est vraiment satisfait quand on atteint notre but.

Un projet professionnel qui vous tient à cœur et que vous souhaiteriez mener à terme  ?

Réaliser peut-être un jour mon rêve : créer ma marque.

Quelle est votre vision de la mode aujourd’hui ?

La créativité est et restera au cœur du métier. Se différencier est plus que jamais primordial. Aujourd’hui, notre devoir est de nous interroger sur l’impact de nos choix matières : allier qualité exceptionnelle et éco-responsabilité.

Les consommatrices sont au cœur du processus. Elles veulent des produits qui vont durer dans le temps et auxquels elles vont s’attacher. Des produits rares, uniques et exclusifs. Elles sont de plus en plus intransigeantes sur la quête de sens qui influence leur décision d’achat.

Les métiers d’art & le savoir-faire apportent une réponse adaptée à une aspiration mondiale à consommer des produits détenteurs d’une identité, dont le temps d’élaboration, la qualité de fabrication et la durée de vie sont la valeur ajoutée.

La digitalisation des marques bat son plein ! Le digital est et continuera d’être un facteur majeur de changement dans l’industrie de la mode. On a pu le constater avec la crise sanitaire où les ventes d’e-commerce ont explosé.

Un conseil à donner à un jeune diplômé qui envisage votre métier ?

Il faut être passionné. Il ne s’agit pas seulement de faire preuve de créativité. Il faut aussi répondre à un besoin. Le styliste est le 1er maillon de la chaîne. Il faut effectivement être créatif, mais aussi être hyper organisé. C’est indispensable.

Crédit : Natacha Jacquier-Laforge, Chantelle.