Dans l'Est de la France, l'appétit d'Amazon à l'épreuve des oppositions

Strasbourg - Au coeur de l'Europe occidentale, dans le nord-est de la France, les projets d'entrepôts géants se multiplient mais leurs opposants brandissent le nom d'Amazon comme un épouvantail et misent sur la récente poussée écologiste dans la région pour leur faire obstacle.

185.000 m2 sur une ancienne base aérienne près de Metz, 76.000 m2 sur une autre près de Belfort, 150.000 m2 à Dambach-la-Ville, 190.000 m2 à Ensisheim: si les projets de plateformes logistiques fleurissent dans toute la France, ceux du quart nord-est donnent particulièrement le vertige.

Des clauses de confidentialité drastiques

Pour les associations de défense de l'environnement, ils portent la marque d'Amazon, habituée à avancer masqué "Amazon ne communique pas tant que les projets ne sont pas aboutis et purgés de tout recours", comme c'est le cas pour le centre qui sort de terre près de Metz, explique Alma Dufour, chargée de campagne "surproduction", pour l'ONG "Les Amis de la Terre". Elle précise que la multinationale impose "des clauses de confidentialité drastiques". Contactée par l'AFP, Amazon n'a effectivement pas confirmé ces projets.

Les permis de construire: la cible d'attaques

Les permis de construire sont en tout cas déjà la cible d'attaques: à Belfort, un recours a été déposé par "France Nature Environnement" et "Les Amis de la Terre" qui dénoncent entre autres "l'artificialisation d'une zone humide de 13 hectares".

A Ensisheim, les opposants promettent également de contester le permis de construire, tandis qu'à Dambach, où une décision de la communauté de communes pourrait intervenir à l'automne, ils viennent de présenter des propositions alternatives face au "chantage à l'emploi" d'Amazon.

Ballet incessant de camions, incitation à "surconsommer des produits manufacturés sur d'autres continents" au détriment du commerce local, précarité des emplois, évasion fiscale: les critiques à l'encontre de la multinationale de Jeff Bezos sont récurrentes.

Début 2019, le groupe avait renoncé à implanter un nouveau siège à New York face à l'hostilité grandissante de nombreux élus locaux.

Hub pour l'Europe de l'Ouest

Le nord-est de la France coche pourtant toutes les cases pour qu'Amazon y fasse son "hub" pour l'ouest de l'Europe. "Amazon est intéressé par les autoroutes et la présence de deux aéroports, Bâle-Mulhouse et Strasbourg", s'inquiète Pascal Lacombe, du collectif le Chaudron des alternatives qui déplore que l'Alsace devienne un "couloir à camions". Une implantation dans ces régions frontalières pourrait permettre à Amazon de livrer l'ouest de l'Allemagne et la Suisse, alors qu'outre-Rhin les plateformes logistiques se situent plutôt à l'est et que la Suisse privilégie le ferroutage pour le transport de marchandises. Le Grand Est était jusqu'à présent "un peu négligé" par Amazon, mais "la plaine d'Alsace offre des opportunités pour ce genre de projets", analyse Raymond Woessner, ancien professeur de géographie à la Sorbonne et spécialiste des transports.

Amazon, qui, avec une vingtaine de sites, se dit à l'origine de 30.000 emplois directs et indirects en France, reconnaît s'y être développée "sur une épine dorsale qui va du Nord au Sud" et laisse des vides à l'Est et à l'Ouest.

Et le Land allemand voisin du Bade-Wurtemberg n'offre pas les mêmes possibilités en raison de la forte densité de population et d'un ancrage écologiste encore plus important. "On entend beaucoup les élus dire que si on refuse ces projets, ils partent à l'étranger, mais le dumping européen, c'est nous et les Belges qui le faisons", s'insurge Alma Dufour, en référence au "hub" de 200.000 m2 qu'un autre géant de l'e-commerce, le Chinois Alibaba, construit à Liège.

Centaines d'emplois

Amazon insiste sur ses efforts pour réduire son empreinte au sol, grâce à l'installation de certains sites sur des friches et au recours à des mezzanines, ainsi que sur son engagement à atteindre "zéro émissions carbone" en 2040. "Lorsque vous comparez l'empreinte carbone de l'e-commerce avec celle du commerce traditionnel, vous vous rendez compte que la logistique de l'e-commerce est plus vertueuse", assure une porte-parole. Et pour les élus locaux, difficile de tirer un trait sur les centaines d'emplois que laissent espérer ces projets, en particulier dans une région où l'emploi recule.

Le Grand Est a perdu 68.000 emplois entre 2000 et 2015, le plus mauvais résultat en France dans ce domaine. A Belfort, le bassin d'emploi a été particulièrement éprouvé par un récent plan social de General Electric, rappelle le député européen centriste Christophe Grudler, originaire de la ville.

L'ancienne base militaire de l'Otan "n'est pas une zone naturelle ultra-sensible, c'est une zone industrielle déjà prête pour accueillir des entreprises, mais ça fait 20 ans qu'on n'y arrive pas", ajoute-t-il. "On implante aussi 90.000 panneaux solaires sur l'aéroparc: ce sont des projets équilibrés", souligne le maire de Belfort Damien Meslot (droite), qui dit avoir "des propositions à faire pour compenser l'atteinte aux zones humides".

Pourtant, la vague écologiste qui a emporté aux dernières élections municipales des grandes villes, dont Strasbourg, principale ville de la région, et l'arrivée au ministère de la Transition écologique de Barbara Pompili, favorable à un moratoire sur les entrepôts de commerce en ligne, donnent de l'espoir aux opposants. Selon la Fédération du e-commerce, ce secteur représentait en 2019 9,8 pour cent du commerce de détail en France.(AFP)

Crédit: Amazon

 

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