Gilets jaunes et commerçants en colère : comparaison n'est pas raison

Paris - Colère contre le gouvernement, manifestations de mécontentement en régions… Par certains aspects, la grogne des commerçants fermés pour cause de reconfinement semble faire écho au mouvement des “Gilets jaunes”, mais les différences sont nombreuses.

Au sujet des commerces, “il faut se méfier de deux expressions qu’on entend parfois dernièrement, cette idée de ‘giletjaunisation’, et la notion de poujadisme”, avertit Vincent Chabault, sociologue à l’université de Paris, et auteur en janvier d’un “Eloge du magasin”.

“Le poujadisme était un mouvement de commerçants contre les contrôles fiscaux, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui”, explique-t-il. Quant aux Gilets jaunes, “il y a évidemment chez les commerçants une colère, un sentiment d’injustice, chez les petits, moyens et grands, et notamment d’injustice vis-à-vis des plateformes” numériques.

“Profonde colère”

Depuis que le gouvernement a décidé fin octobre de reconfiner le pays et d’imposer la fermeture des commerces ne vendant pas de produits jugés essentiels, des manifestations de professionnels ont eu lieu un peu partout en France, à Toulouse, Bayonne, Lyon ou Nantes notamment.

Et plusieurs acteurs économiques ont mis en garde sur la “profonde colère” chez les professionnels. “Si en décembre, les commerces non alimentaires sont fermés, il sera difficile de maîtriser ce que l’on voit monter”, a notamment estimé le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux. S’il ne veut pas “jeter d’huile sur le feu”, le député Les Républicains et ancien ministre Eric Woerth rappelle “que la contestation sociale est toujours à fleur de peau en France, et que les commerces en sont souvent un élément déclencheur”.

“Quand vous êtes commerçants, c’est que vous êtes très attachés à votre liberté, vous êtes souvent votre propre patron, et quand le risque de fermeture approche, cela peut donner des réactions imprévisibles…”, explique-t-il encore. “La première vague était admise, plus ou moins comprise, alors que la deuxième vague est plutôt celle du vague à l’âme”. Mais “la somme des démoralisations individuelles ne structure pas un mouvement de grande ampleur”, estime Vincent Chabault. Qui rappelle que “les commerçants indépendants ont plutôt un ethos individualiste, et sont parfois concurrents par rapports aux collègues d’une même ville”. “On peut imaginer un mouvement partagé localement, mais cela paraît plus compliqué à l’échelle nationale”, poursuit-il, “sans bien sûr avoir de boule de cristal”.

Députée socialiste du Puy-de-Dôme, Christine Pires Beaune “ne parlerait pas” non plus “d’un mouvement poujadiste ou gilets jaunes”. En revanche, elle observe “beaucoup de colère et de gens qui se taisent”, et craint un vote sanction “lors des prochaines échéances électorales”.

Fin 2018, cinq chercheurs de Sciences Po Grenoble avaient mené une enquête par questionnaire en ligne diffusé sur 300 groupes Facebook pour connaître le profil des “Gilets jaunes”, et avaient notamment observé une surreprésentation des commerçants et artisans. Mais la mobilisation avait aussi coûté beaucoup de chiffre d’affaires aux commerçants, et été synonyme de dégradations pour nombre d’entre eux.

“Double peine”

“Quand on fait le calcul de 54 samedis de “Gilets jaunes”, les grèves sur la réforme des retraite, l’accessibilité compliquée en ville, les parcmètres, les centres commerciaux, Amazon, Alibaba”, pas simple de s’installer comme commerçant en ce moment, souligne Patrick Vignal, député LREM de la 9e circonscription de l’Hérault.

“C’est la double peine pour eux”, abonde Vincent Chabault, “le premier confinement a été assez long et ils l’ont scrupuleusement respecté, réalisant parfois des investissements”, gel hydroalcoolique, plexiglas… Ils n’ont “pas été foyer de contamination connu et se retrouvent avec une fermeture prolongée au moins jusqu’au 1er décembre, sur des mois extrêmement stratégiques”. Motif d’espoir, il espère que la situation actuelle entraînera une transition de commerces locaux vers le numérique, “qui permettrait de nous réorienter vers une consommation en ligne plus vertueuse”.

“Il faut réinventer la place du commerce avec des places de marché numériques made in France”, estime aussi Patrick Vignal, “pour redonner de l’air aux commerces, parce que sinon on va étouffer nos villes elles-mêmes”. Ce qui pourrait, cette fois, nourrir le sentiment de déclassement évoqué par de nombreux “Gilets jaunes”. “Mais pour cela, il faut une grande volonté politique”. (AFP)

Crédit : Unsplash

 

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