ESMOD : ce que doit devenir la formation en fashion business d'ici 2030
Les étudiants qui commenceront un cursus en fashion business l'année prochaine obtiendront leur diplôme en 2030, dans une industrie que l'intelligence artificielle (IA), les impératifs de durabilité et les nouveaux modèles économiques continuent de remodeler. Les écoles se retrouvent donc face à une question fondamentale : qu'enseigner alors que personne ne peut encore dire comment s'appelleront la moitié de ces métiers ? FashionUnited a posé la question aux responsables de programme, aux enseignants et aux étudiants de l'école de mode internationale ESMOD, qui a récemment créé un Observatoire des Compétences Mode & Luxe pour y répondre.
Le discernement plutôt que la maîtrise des outils
L'IA devient moins un outil qu'un collaborateur. Pour Bénédicte Fabien, directrice du programme Fashion Business à ESMOD International, cette évolution change fondamentalement ce que les écoles de mode doivent enseigner. L'IA peut analyser des données, générer du contenu, et même contribuer aux processus créatifs et stratégiques. Paradoxalement, selon elle, ces avancées rendent le jugement humain d'autant plus précieux, car les meilleurs professionnels de demain « ne seront pas ceux qui savent simplement utiliser les outils d'IA, mais ceux qui savent leur poser les bonnes questions ».
Cette même importance accordée au discernement plutôt qu'à la maîtrise technique se retrouve en classe. Jean-Loup Rebours, intervenant en relations presse et communication à ESMOD Paris/Pantin et fondateur de l'agence de relations presse parisienne FAXION, affirme que les compétences rédactionnelles sont souvent en deçà des attentes des employeurs, car les jeunes diplômés délèguent de plus en plus la rédaction à des modèles de langage plutôt que de la pratiquer. Emmanuelle Silvestre, intervenante en marketing international, retail et distribution à ESMOD Lyon, aborde ce problème en structurant les devoirs autour de trois niveaux d'utilisation de l'IA, allant de l'absence totale à l'intégration complète, la traitant comme un outil professionnel plutôt qu'un substitut à l'expertise.
Cette distinction façonne déjà la manière dont les étudiants travaillent. Théo Defour, étudiant en Bachelor Fashion Business à ESMOD Lyon (promotion 2023-2026), utilise l'IA pour synthétiser des informations tout en vérifiant rigoureusement les sources, insistant sur le fait que la décision créative finale lui appartient. Pour Lolie Cornier, étudiante en Bachelor Fashion Business à ESMOD Bordeaux (promotion 2023-2026), l'outil ne vaut que par la réflexion qui le sous-tend : sans vision ni sensibilité, dit-elle, l'IA « a tendance à produire des résultats assez génériques ». Tous deux voient l'IA moins comme une menace pour les emplois de premier niveau que comme un filtre, leur permettant de se concentrer plus tôt sur les décisions que les machines ne peuvent pas prendre.
Quand création et business ne font plus qu'un
La distinction traditionnelle entre les rôles créatifs et commerciaux disparaît progressivement. Chez ESMOD, les cursus de Fashion Design et de Fashion Business convergent, mais Bénédicte Fabien nuance : l'école ne cherche pas à former des individus qui soient à la fois styliste, marketeur et acheteur, mais des professionnels qui comprennent suffisamment chaque discipline pour les faire travailler de concert. Le vrai risque aujourd'hui, selon ses propres mots, « n'est plus le manque d'expertise, mais le cloisonnement des expertises ».
Pour la nouvelle génération, cet état d'esprit hybride est déjà une seconde nature. Margaux Dufour, étudiante en Bachelor Fashion Business à ESMOD Roubaix (promotion 2023-2026), se décrit comme créative dans sa pensée mais orientée business dans ses actions, une personne qui transforme les idées en projets structurés et réalisables. Théo Defour, à l'inverse, se considère comme un créatif dans l'âme qui a développé les compétences stratégiques pour donner de la portée à ses idées. Tous deux, suggère Bénédicte Fabien, reflètent une génération qui a largement cessé de penser en termes d'intitulés de poste et qui organise ses ambitions autour de projets et d'impact.
De la matière à l'état d'esprit : la durabilité
Plutôt que de traiter la durabilité comme une matière à part entière, ESMOD l'intègre dans chaque discipline, du développement produit et du sourcing au marketing et à la stratégie. Cette approche est renforcée par un enseignement dédié à la RSE, des journées de la Terre (Earth Days), des ateliers de la Fresque du Climat, et un partenariat de recherche avec la Chaire Tex & Care de l'Université de Lille. L'objectif de Bénédicte Fabien est que la durabilité devienne un réflexe dans la prise de décision, au même titre que la créativité ou la performance économique.
Reste à savoir si l'ensemble de l'industrie a atteint ce stade. Jean-Loup Rebours soutient que la durabilité dans la mode reste en grande partie un exercice de marketing, compte tenu de la quantité de vêtements déjà existants. Emmanuelle Silvestre adopte un point de vue plus nuancé, soulignant une décennie d'initiatives sincères parallèlement à un greenwashing persistant, certaines menées par de petites entreprises qui mettent la clé sous la porte avant d'avoir pu prouver la viabilité de leur modèle. Quoi qu'il en soit, souligne-t-elle, les diplômés doivent étayer toute affirmation en matière de durabilité avec des preuves crédibles plutôt qu'avec du simple vocabulaire.
Ce que signifiera être « employable » en 2030
Environ 85 % des diplômés des programmes Fashion Business d'ESMOD trouvent un poste dans le secteur, un chiffre que Bénédicte Fabien s'attend à voir rester stable, même si les rôles évoluent différemment selon les spécialisations : le produit et le sourcing nécessiteront une coordination stratégique et internationale accrue ; la communication et l'image s'orienteront vers un storytelling différencié à mesure que l'IA automatisera la production ; et le marketing et le retail exigeront une meilleure interprétation des données au service de la stratégie de marque.
Les ambitions des étudiants d'aujourd'hui donnent un aperçu de ce que ces carrières pourraient devenir. Théo Defour espère se diriger vers la production visuelle ou la direction artistique, avec le freelancing comme plan B ; il s'imagine conseiller de jeunes musiciens et créateurs sur leur stratégie visuelle, un rôle que, selon lui, l'IA ne pourra jamais remplir. Lolie Cornier, quant à elle, souhaite toujours écrire pour un magazine de mode, convaincue que le besoin de raconter des histoires et de créer des liens survivra à n'importe quel intitulé de poste, quelle que soit la forme qu'il prendra d'ici 2030.
S'il y a une idée qui ressort de chaque conversation, c'est bien celle-ci : l'avantage concurrentiel des diplômés de demain ne sera pas leur maîtrise de l'IA, mais leur discernement. Comme le dit Bénédicte Fabien, la priorité est « la capacité à relier les connaissances et à faire preuve de discernement ».