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Bataville, cas emblématique du paternalisme industriel

By AFP

20 janv. 2023

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Chaussures en cuir. Crédit : Glenn Carstens-Peters, Unsplash

Moussey (France) - Un cas exemplaire du paternalisme industriel : Bataville, le site de production de chaussures construit par le Tchèque Tomas Bata dans les années 1930 en Moselle, continue de fasciner deux décennies après sa fermeture.

Tomas Bata (1876-1932) construisait systématiquement "dans des domaines isolés afin d'éviter toute ingérence politique, syndicale ou religieuse" et créer "une bulle dans laquelle pouvait se réaliser l'objectif qu'il s'était assigné : le travail", explique Alain Gatti, ancien enseignant et syndicaliste, auteur de "Chausser les hommes qui vont pieds nus", une histoire du site industriel lorrain.

"Des Bataville, il en existait une trentaine dans le monde", complète Martine Paindorge, chercheuse en histoire des disciplines technologiques à l'Université de Lorraine.

"Père spirituel"

Un empire mondial resté dans le cercle familial : son fils, puis son petit-fils, ont maintenu les activités de Bataville jusqu'en 2001, année de sa fermeture et du licenciement des 840 derniers salariés qui se sont sentis littéralement "abandonnés par leur 'père spirituel'", poursuit Mme Paindorge.

Les employés, dont certains vivaient dans une cité voisine, pensaient, mangeaient et vivaient Bata : l'entreprise les prenait en charge, leur fournissait une école, des complexes sportifs, les félicitait... Mais aussi les contrôlait, les surveillait, même en dehors du travail, et suivait de près leur parcours grâce à des dossiers individuels - une "pratique commune aux paternalismes", nuance Mme Paindorge.

Bata construit tout un écosystème pour encadrer le travailleur qui peut pratiquement vivre en vase clos. En 2001, une centaine de salariés "n'avaient pas le permis de conduire" car le système "faisait qu'ils avaient tout sur place", relève M. Gatti. Une influence telle qu'on parle encore de "Batamen" pour désigner ceux qui ont travaillé toute leur vie chez Bata.

"Mythes"

Vingt ans après sa fermeture, Bataville continue de fasciner. De multiples articles et documentaires lui sont encore consacrés. A l'Université de Lorraine, Martine Paindorge dirige depuis 2015 le BataLab, un projet de recherches sur Bata et le site industriel. Fruits de ce travail, un ouvrage, prévu courant 2023, propose de déconstruire les nombreux "mythes" qui continuent de circuler sur Bataville : le site avait "la première piscine de Lorraine", c'était l'usine "préférée" de Tomas Bata...

"Pour l'instant, rien ne vient étayer cela", affirme Mme Paindorge. "Nous avons même des preuves du contraire, concernant la piscine par exemple. Ce n'était pas du tout la première de Lorraine", corrige-t-elle. "Dans l'histoire de Bataville, on fait face à un véritable biais car seuls quelques anciens témoignent encore. Il faut savoir que seul un tiers des employés vivaient sur place", précise-t-elle. Pour tous les autres, "ce n'était qu'un travail classique".

"Il ne faut pas oublier que les Bata sont des entrepreneurs capitalistes dont le principal objectif était de faire du profit", rappelle la chercheuse. Au final, Bataville n'était rien d'autre qu'une "cité-usine assez classique, comme il en existait ailleurs". (AFP)

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