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Climat : l’inaction pourrait amputer de 67 % les profits mondiaux de la mode d’ici 2040

Longtemps cantonné aux rapports RSE et aux engagements volontaires, le risque climatique s’invite désormais au cœur des états financiers. Selon le dernier rapport du Apparel Impact Institute (Aii), l’inaction climatique pourrait réduire jusqu’à 67 % les profits mondiaux de l’industrie de la mode d’ici 2040. Un signal d’alerte majeur pour un secteur estimé à 1 770 milliards de dollars.

« L’exposition climatique commence dans la chaîne d’approvisionnement, mais elle arrive pleinement sur le bilan », note le rapport. Autrement dit, il ne s’agit plus d’un enjeu réputationnel, mais d’un risque financier systémique.

Un choc progressif sur les marges dès 2030

L’étude modélise un scénario d’inaction dans lequel la hausse des coûts liés au carbone, à l’énergie et aux matières premières érode progressivement la rentabilité.

Dès 2030, les entreprises pourraient perdre 3 points de marge opérationnelle, entraînant une contraction des profits de l’ordre de 34 %. À horizon 2040, l’effet cumulé deviendrait structurel, avec des pertes pouvant atteindre 67 % pour un opérateur conventionnel.

Le ton du rapport est volontairement financier. « Ce document est destiné aux directeurs financiers, aux équipes finance et aux décideurs stratégiques responsables de la protection des marges et de la création de valeur à long terme ». Le climat y est traité non comme une cause, mais comme une variable de performance.

Le carbone, nouveau moteur du risque de marge

Premier facteur de tension : la montée en puissance du prix du carbone.

Le rapport anticipe un passage d’environ 10 dollars la tonne aujourd’hui à 350 dollars d’ici 2040. Cette trajectoire pourrait entraîner à elle seule une hausse de 13 % du coût des marchandises vendues.

« Les marchés du carbone, de l’énergie et des matières premières ne sont plus théoriques. Ils façonnent déjà les prix fournisseurs et les coûts opérationnels », souligne l’étude. Depuis 2025, ces charges apparaissent plus clairement dans les factures fournisseurs. Le carbone devient un poste budgétaire.

Matières premières : la vulnérabilité structurelle du coton

Autre point critique : l’approvisionnement en matières premières, notamment le coton, qui représente près de 19 % de la production mondiale de fibres.

Extrêmement sensible aux aléas climatiques, il concentre une part significative du risque. En 2022, des événements météorologiques extrêmes en Inde, en Chine et aux États-Unis ont provoqué une hausse de 30 % des prix en un an.

À horizon 2040 :

  • 50 % des zones de culture pourraient être confrontées à un stress hydrique accru ;

  • 40 % pourraient voir leurs saisons de culture se raccourcir.

Cette instabilité menace à la fois la fiabilité d’approvisionnement et la prévisibilité des coûts — deux piliers fondamentaux du modèle économique de la mode.

Une méthodologie conçue pour les CFO

Pour asseoir sa crédibilité, Apparel Impact Institute s’appuie sur des entretiens avec plus de dix grandes marques, sur une modélisation quantitative et sur des scénarios du Network for Greening the Financial System.

Les données mobilisées proviennent notamment de l’International Energy Agency, de la World Bank et de la Food and Agriculture Organization.

Le cadrage traduit explicitement le risque climatique en COGS, marge brute, arbitrages capex/opex. « Le climat doit être traité comme une variable financière », insiste le rapport.

Un scénario d’inaction « pur »

La projection à –67 % repose toutefois sur un scénario d’inaction significative jusqu’en 2040.

Or, dans la réalité, les marchés carbone évoluent de manière hétérogène ; les groupes leaders accélèrent déjà l’électrification et les contrats d’électricité renouvelable ; l’innovation technologique peut réduire les intensités énergétiques plus rapidement que prévu.

Autrement dit, le modèle repose sur une hypothèse normative : absence ou retard d’investissement fournisseur. Il s’agit d’un scénario de stress destiné à illustrer le coût du retard, davantage qu’une trajectoire centrale inévitable.

Les ordres de grandeur sont plausibles. Leur matérialisation dépendra de la vitesse d’adaptation du secteur.

Le climat comme variable structurelle de coût

Pendant des années, la transition a été traitée comme un engagement extra-financier, intégré aux politiques RSE et aux narratifs de marque. L’étude montre qu’elle relève désormais de l’ingénierie financière. Carbone, énergie, matières premières : ces variables redessinent la structure de coût de la mode avec la même intensité que le digital l’a fait il y a quinze ans.

En traduisant les scénarios climatiques en COGS, en marge brute et en allocation de capital, le rapport déplace le débat du terrain symbolique vers celui de la performance. Il pose une question moins morale que stratégique : dans un environnement contraint en énergie, en eau et en carbone, quels modèles économiques resteront robustes ?

Les chiffres exacts évolueront. Les politiques publiques aussi. Mais une dynamique paraît acquise : le coût du capital et le coût opérationnel intégreront de plus en plus le risque climatique.

Pour les acteurs de la mode, l’enjeu n’est donc pas seulement de réduire leurs émissions. Il est d’adapter leur architecture de coûts avant que la contrainte ne l’impose.


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