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Défaillances d’entreprises : pourquoi la mode française paie le prix fort en 2025

En 2025, la défaillance d’entreprise n’est plus un accident isolé. Elle est devenue un phénomène systémique. Près de 70 000 sociétés françaises ont ouvert une procédure collective en un an, un niveau inédit depuis plus d’une décennie.

Derrière ce chiffre spectaculaire se cache une réalité plus nuancée : toutes les entreprises ne tombent pas pour les mêmes raisons, ni au même endroit de la chaîne de valeur. Et dans ce panorama de fin de cycle, la filière textile-habillement-maroquinerie s'impose comme l'un des révélateurs les plus implacables des fragilités économiques françaises.

2025, une année record qui marque la fin d’un cycle

Selon l’étude Altares sur les défaillances et sauvegardes d’entreprises (T4 2025), 69 957 procédures ont été ouvertes sur l’année, soit une hausse de 3,1 % par rapport à 2024. Le chiffre est d’autant plus marquant qu’il survient après plusieurs années de soutien public massif, de reports de charges et de perfusion financière post-Covid.

Si la dynamique ralentit en fin d’année — avec une progression limitée à +1,7 % au quatrième trimestre — le niveau atteint reste historiquement élevé. Surtout, la nature des entreprises concernées change : la crise ne frappe plus uniquement les très petites structures.

Les PME et ETI de plus de 100 salariés enregistrent 236 défaillances sur l’année, en hausse de 18,6 %. Un record. À l’échelle nationale, ce sont plus de 267 000 emplois qui se retrouvent directement menacés, révélant une fragilisation profonde du tissu productif.

Pourquoi maintenant ? Les ressorts d’une vague de défauts

Contrairement aux crises précédentes, la vague de défaillances de 2025 ne peut être attribuée à un choc unique. Elle résulte d’un effet ciseaux prolongé.

D’abord, la crise de trésorerie. Les délais de paiement interentreprises ont atteint un niveau inédit, dépassant en moyenne 14 jours de retard. Pour de nombreuses entreprises, notamment industrielles, ce décalage suffit à faire basculer l’équilibre financier.

Ensuite, la hausse structurelle des coûts. Énergie, transport, matières premières : même si l’inflation globale se stabilise, les coûts restent durablement élevés, comprimant des marges déjà fragiles.

Enfin, des faiblesses structurelles anciennes ressurgissent : sous-capitalisation chronique, dépendance à une supply chain peu résiliente, digitalisation inachevée. Autrement dit, 2025 agit comme un révélateur plus que comme un déclencheur.

Textile et habillement : une filière à deux vitesses

Dans ce contexte général, la filière mode présente un visage paradoxal. Le commerce de détail commence à respirer, tandis que l’amont industriel s’enfonce.

Le retail d’habillement amorce une stabilisation

Longtemps considéré comme le maillon faible, le commerce de détail d’habillement montre des signes de résilience. En 2025, 1 134 détaillants ont fait défaut, contre 1 206 en 2024, soit une baisse de 6 %. Le quatrième trimestre confirme cette tendance avec un léger recul des procédures (-0,7 %).

Cette amélioration tient moins à une reprise franche de la consommation qu’à une adaptation contrainte : réduction des volumes achetés, arbitrages plus stricts sur les collections, meilleure gestion des stocks pour limiter les invendus. Le retail survit en devenant plus prudent, plus flexible, parfois plus frugal.

L’industrie textile et la maroquinerie en première ligne

À l’inverse, l’amont de la filière est durement frappé. L’industrie manufacturière — textile, habillement, cuir, chaussure — concentre 21 % des défaillances des entreprises de plus de 100 salariés.

La fabrication de vêtements enregistre une hausse de 20 % des défaillances sur le dernier trimestre 2025. Le secteur cuir et maroquinerie subit de plein fouet la contraction de la demande, la pression sur les prix et la concurrence des plateformes d’ultra-fast fashion, capables de capter le volume sans supporter les coûts industriels européens. Cette asymétrie est révélatrice : le risque se déplace vers ceux qui portent l’investissement productif, les stocks, les outils industriels et l’emploi qualifié.

Des faillites emblématiques qui changent l’échelle du risque

L’année 2025 a aussi marqué les esprits par la chute de structures de taille significative. IKKS Retail, placé en redressement judiciaire à l’automne, employait plus de 600 salariés et réalisait près de 180 millions d’euros de chiffre d’affaires. OneSikks, fabricant basé dans les Pays de la Loire, a également fait défaut, mettant en péril plus de 100 emplois industriels.

Ces dossiers illustrent une réalité nouvelle : la taille ne protège plus, et la combinaison industrie et retail est devenue particulièrement exposée.

2026 : stabilisation ou simple répit ?

Malgré ce sombre tableau, des signaux de normalisation apparaissent. Certaines régions repassent dans le vert en fin d’année, comme la Normandie ou la région PACA. Altares anticipe une accalmie progressive en 2026, portée par une amélioration des comportements de paiement et un ralentissement des ouvertures de procédures.

Pour la filière textile et habillement, l’enjeu est désormais clair : la survie ne dépendra plus du volume ou de la croissance, mais de la capacité à sécuriser la trésorerie, protéger les marges et renforcer la résilience de la supply chain. À l’heure des nouvelles contraintes réglementaires — facturation électronique, mécanisme d’ajustement carbone aux frontières — le modèle économique de la mode française est à l’épreuve. Et tous n’y survivront pas.

Focus — Investisseurs de croissance vs fonds de retournement : deux lectures opposées de la crise

La vague de défaillances qui traverse le textile et l’habillement agit comme un révélateur. Elle met également en lumière une fracture nette entre deux types d’acteurs financiers, aux logiques désormais irréconciliables : les investisseurs de croissance et les fonds de retournement.

Les investisseurs de croissance : la fin de l’illusion linéaire

Historiquement, le secteur de la mode a séduit les fonds de croissance par sa capacité à générer rapidement du chiffre d’affaires, à déployer des réseaux de boutiques et à construire des marques désirables. Cette logique repose sur un postulat désormais fragilisé : celui d’une croissance continue, soutenue par la consommation.

Or, l’environnement 2024–2025 a mis ce modèle à l’épreuve. Inflation résiduelle, arbitrages budgétaires des ménages, saturation de l’offre et pression de l’ultra-fast fashion ont rendu la croissance plus coûteuse, plus risquée, et parfois destructrice de valeur.

Pour les investisseurs de croissance, le secteur devient sélectif : seuls les acteurs capables d’allier rentabilité structurelle, discipline financière et marque forte restent éligibles. Les autres sortent du radar.

Les fonds de retournement : intervenir quand le modèle craque

À l’inverse, les fonds de retournement abordent la crise comme une opportunité. Leur logique n’est pas d’accélérer, mais de reprendre le contrôle : de la gouvernance, de la structure de coûts et du périmètre d’activité.

Dans la mode, ces fonds ciblent désormais :

  • des marques encore identifiées par les consommateurs,

  • mais fragilisées par une expansion trop rapide,

  • un réseau retail surdimensionné,

  • ou une structure capitalistique devenue illisible.

Le redressement judiciaire devient alors un outil permettant de renégocier les loyers, de fermer des points de vente non rentables, de restructurer la dette et de remettre à plat la gouvernance. Ce n’est pas un échec du produit ou de la marque, mais souvent celui d’un modèle de croissance arrivé à ses limites.

La crise ne tue pas la mode, elle change ses règles

La multiplication des défaillances dans le textile et l’habillement marque avant tout la fin d’un cycle. Celui d’un capitalisme de la mode fondé sur la croissance rapide, l’expansion géographique et la promesse permanente de lendemains plus grands. C’est aussi le crépuscule d’une période révolue, celle de l'emprunt facilité, des levées de fonds par simple effet d'annonce et des investissements abondants qui masquaient parfois l'absence de rentabilité réelle. Désormais, la pérennité ne dépend plus de la taille, mais de la solidité. Plus de la gouvernance que du storytelling. Plus de la maîtrise des fondamentaux que de la capacité à lever des fonds. Les procédures collectives, longtemps perçues comme des accidents industriels, deviennent dans certains cas des instruments de réécriture stratégique.

Dans ce nouveau contexte, la question n’est plus de savoir qui croît le plus vite, mais qui peut absorber les chocs, préserver sa trésorerie et rester lisible pour ses partenaires — financiers, fournisseurs, salariés et clients. La mode entre ainsi dans une phase de maturité contrainte, où l’élégance d’un modèle se mesure moins à son image qu’à sa résilience.

Et si la crise agit aujourd’hui comme un filtre brutal, elle pourrait aussi permettre l’émergence d’un secteur assainit : moins hypertrophié, plus discipliné, et mieux armé pour affronter un capitalisme devenu plus rationnel — et beaucoup moins indulgent.


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