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Les maisons de luxe anglaises expriment leur colère contre les effets indirects du Brexit

By Herve Dewintre

28 déc. 2020

Business

Il y a un an encore, le luxe anglais n’attachait aucune importance au Brexit. Les marques iconiques, les enseignes prestigieuses étaient convaincues que l’Angleterre et sa capitale resteraient un aimant à clients fortunés venus du Golfe, de Russie ou d’Asie, malgré la sortie prochaine du pays de l’Union Européenne. Les faits leur donnaient raison : en quatre ans, le marché du luxe avait bondi de 49 pour cent en Grande-Bretagne (48 milliards de livres) grâce aux achats des touristes et, selon l'étude annuelle du cabinet de conseil en immobilier d'entreprise Knight Frank, Londres comptait parmi ses habitants 4 944 "super riches" possédant chacun plus de 20 millions de livres d'actifs financiers. En 2023, la capitale britannique pouvait espérer en dénombrer près de 6 000. La ville devançait Paris, Singapour et Tokyo en matière d’ouverture de boutiques de luxe. C’était en 2019 : une éternité.

Devant la perspective d’un no-deal, aggravé par l’arrivée de la pandémie, le flegme britannique a été mis à rude épreuve. Les futurs droits de douane et les éventuels quotas d’importation inquiétaient. Des chiffres alarmants circulaient, des deux côtés de la Manche : Walpole, groupement en faveur de l’industrie du luxe britannique révélait dans une étude que les marques de luxe risquaient de perdre jusqu’à 7,9 milliards d’euros d’exportations annuelles à cause du Brexit, soit un cinquième de leurs exportations totales. La France ne se réjouissait pas pour autant : le Medef estimait en effet de son coté à 3 milliards d’euros la perte des entreprises françaises exportatrices en cas de Brexit sans accord commercial.

24 Décembre 2020: in extremis, la présidente de la commission européenne annonce qu’un accord a été trouvé avec le Royaume-Uni. Le 31 décembre 2020 à minuit, le droit de l’Union européen cessera de s’appliquer en Angleterre. Les douanes, supprimées en 1993, seront de retour. La City, premier centre financier d’Europe, ne sera plus libre d’entraves et ne pourra plus vendre ses produits financiers à travers l’UE après le 1er janvier. Le Financial Times, dans une colonne d’opinion, émet ce jugement cinglant : Il semble presque certain que le Brexit nuira de façon irréversible à la prospérité et à l’influence du Royaume-Uni. Mais ce n’est que maintenant que nous allons le constater. » Cette opinion, on le voit, n’est guère optimiste.

La fin du remboursement de la TaxFree Shopping risque de faire chuter les dépenses des touristes en Angleterre

La relative indifférence du luxe au Brexit a soudain fait place au spleen. La Grande Bretagne réalise d’une part qu’elle ne pourra pas bénéficier à la fois d’un retour à sa pleine souveraineté et d’un libre accès au marché européen. Et d’autre part, elle prend connaissance du fait que le Brexit a des effets indirects. Parmi ces effets, figure le remboursement de la TVA. En effet, le ministre des Finances Rishi Sunak a pris la décision radicale de supprimer au 1er janvier le programme de détaxe britannique (la Taxfree Shopping) dont profitaient jusqu’à maintenant les voyageurs en provenance de pays non-membres de l’Union Européenne. Cette détaxe était importante puisque le taux de TVA standard est fixé à 20 pour cent au Royaume-Uni.

Cela signifie concrètement que le shopping à Londres reviendra désormais plus cher aux touristes européens mais aussi aux touristes en provenance de Chine, des Etats-Unis ou du Moyen-Orient. Tout le monde dans le même bain, équité oblige (selon les règles de l’Organisation mondiale du commerce). Pour continuer à maintenir ce dispositif très attractif auprès des visiteurs internationaux, le gouvernement britannique aurait dû –comme le prévoient les règles de l’Organisation mondiale du commerce au nom de l’équité- accorder la détaxe aux touristes européens, ce qui représente un surcout de 1,4 milliards de livres pour les finances publiques britanniques déjà mises à mal par l’épidémie de coronavirus.

En 2019, le montant de TVA remboursé aux voyageurs internationaux était de 577 millions d’euros. Ceux qui demandaient la détaxe après leur séjour au Royaume-Uni étaient principalement les touristes très aisés qui réduisaient ainsi leur facture sur les achats de luxe. On comprend donc aisément que cette décision radicale ne sera pas sans conséquence sur l’industrie anglaise du luxe. Des institutions du luxe britannique, comme Harrods, Paul Smith, Burberry ou Value Retail, propriétaire du village de magasins de luxe Bicester font part ouvertement de leur colère dans la presse.

"Si vous êtes un passager passant par Heathrow, quelle incitation aurez-vous l’année prochaine à acheter une Rolex lorsque vous savez que vous pouvez aller à Paris, Prague ou Milan pour acheter ce produit moins cher?", s’interroge Cameron Gray, secrétaire général du UK Travel Retail Forum, cité par BMFTV. Julie Brown, directrice générale de Burberry indique au Gardian que les touristes étrangers qui représentent la moitié des ventes de la marque iront vraisemblablement faire leurs achats en Europe. Également cité par le Guardian, un rapport du Center for Economics Research estime quant à lui que la suppression du programme de détaxe entrainera une baisse de 7 pour cent du nombre de visiteurs non européens en Angleterre, soit l’équivalent de 1,2 millions de personnes, ainsi que la suppression de 41 000 emplois dans le pays. Des chiffres éloquents : les visiteurs chinois continueront certes à visiter la magnifique ville de Londres, mais comme ils savent compter, ils feront désormais leur achat à Paris où, à partir du 1er janvier, ils pourront bénéficier du remboursement de la TVA dès 100 euros d’achat, contre 170 euros précédemment.

Credit photo : Burberry