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Marseille: Fil Rouge, le dernier bastion du textile marseillais au pied du mur

Dernière grande usine textile encore en activité à Marseille, Fil Rouge traverse une zone critique. Placée en redressement judiciaire le 1er décembre 2025 par le Tribunal des Activités Économiques de Marseille, l’entreprise tente désormais de préserver son outil industriel et une cinquantaine d’emplois, dont une large part en insertion. Derrière l’émotion suscitée localement, le dossier pose une question plus large : un modèle industriel textile ancré en France peut-il survivre sans commandes publiques stables et sans trésorerie solide ?

Un fleuron local placé sous protection judiciaire

La société, immatriculée sous le numéro 807 539 101 RCS Marseille et installée avenue de la Capelette, a vu sa cessation des paiements fixée au 31 octobre 2025. L’administrateur judiciaire, la SELARL Anasta, représentée par Me Vincent Gillibert, a été désigné avec mission d’assister le dirigeant dans les actes de gestion. Le mandataire judiciaire, la SAS Les Mandataires, représentée par Me Vincent De Carriere, supervise la procédure. Quelques jours plus tard, le 4 décembre 2025, le dépôt des comptes de l’exercice clos au 31 mars 2025 était publié au BODACC, confirmant une situation financière déjà fragilisée.

Fil Rouge n’est pas tout à fait une PME textile ordinaire. L’entreprise s’est imposée comme un acteur clé du « fabriqué à Marseille », produisant notamment des masques textiles durant la crise sanitaire, des tenues pour les bénévoles des Jeux olympiques 2024 ou encore des maillots conçus pour l’Olympique de Marseille en partenariat avec Puma. Cette capacité à répondre à des volumes importants tout en maintenant une production locale en a fait un symbole d’un renouveau industriel marseillais. Comme le rapportait Made in Marseille, l’usine incarne l’un des derniers bastions d’une filière quasiment disparue dans la cité phocéenne.

La dépendance aux marchés institutionnels : un équilibre précaire

Mais ce modèle repose sur un équilibre délicat. L’activité de Fil Rouge dépend en grande partie de marchés institutionnels et de contrats significatifs, souvent publics ou para-publics. Le gel de certains marchés majeurs en 2024 a brutalement désorganisé cet équilibre. Dans une structure industrielle où les charges fixes sont élevées, la moindre interruption de flux de commandes peut rapidement entraîner une tension de trésorerie. Or, sans trésorerie, il devient difficile de financer la production nécessaire pour répondre à de nouveaux appels d’offres, créant un cercle vicieux.

Le redressement judiciaire offre un cadre protecteur. Il permet de geler le passif et de réorganiser la dette tout en maintenant l’activité. Toutefois, il ne règle pas la question centrale : la capacité à générer un volume d’affaires suffisant et régulier. Pour une entreprise industrielle, la visibilité sur les commandes est un facteur déterminant. Sans carnet sécurisé, la procédure peut retarder l’échéance mais ne garantit pas la pérennité.

Mobilisation citoyenne et limites du « Fabriqué en France »

Consciente de cet enjeu, la direction a lancé une collecte participative afin de soutenir la trésorerie. L’objectif affiché n’est pas de combler un déficit structurel, mais de sécuriser les emplois existants, de préserver les parcours d’insertion et de financer la production nécessaire pour se positionner sur de nouveaux marchés. L’entreprise insiste sur le fait qu’elle ne sollicite pas une aide ponctuelle, mais la possibilité de continuer à produire. Cette démarche traduit une tentative de mobilisation citoyenne autour d’un outil industriel local, dans un contexte où la notion de souveraineté textile a regagné en visibilité depuis la crise sanitaire.

Le cas Fil Rouge met en lumière une fragilité plus large du textile français. Produire en France implique des coûts salariaux et énergétiques supérieurs à ceux de nombreux pays concurrents. La valeur ajoutée repose alors sur la réactivité, la qualité, la proximité logistique et l’image territoriale. Mais ces atouts ne suffisent pas toujours à compenser l’irrégularité des commandes. Dans le cas de Fil Rouge, la dimension sociale, avec une majorité de salariés en insertion, ajoute une responsabilité supplémentaire mais complexifie également la gestion opérationnelle.

L’achat public au cœur de la souveraineté industrielle

La situation interroge aussi la politique d’achats publics. Lorsque des marchés structurants sont suspendus ou retardés, les entreprises qui ont investi pour répondre aux exigences de production locale se retrouvent exposées. Le maintien d’une base industrielle textile en France suppose une continuité des volumes, sans quoi les infrastructures deviennent économiquement intenables.

L’usine de la Capelette reste opérationnelle. Les machines tournent, les équipes sont en place et le savoir-faire demeure intact. Le redressement judiciaire ouvre une période d’observation durant laquelle un plan devra être présenté. Celui-ci devra convaincre qu’un modèle plus résilient est possible, soit par la diversification des clients, soit par une sécurisation pluriannuelle de contrats, soit par un apport financier externe.

Au-delà de l’émotion suscitée par la menace sur une « dernière grande usine textile » marseillaise, l’enjeu est structurel. Fil Rouge se situe à l’intersection de trois dimensions : production locale, insertion sociale et dépendance aux marchés institutionnels. Si l’entreprise parvient à stabiliser son activité, elle démontrera qu’un outil industriel textile peut encore trouver sa place dans un écosystème urbain français. Dans le cas contraire, ce serait un signal supplémentaire de la difficulté à maintenir une industrie textile significative hors des niches de très haute valeur ajoutée.

La procédure en cours dira si l’élan de soutien et la réorganisation financière suffisent à transformer un symbole en modèle économiquement durable.


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