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Non, les charentaises de Charente ne sont pas mortes et enterrées !

By Herve Dewintre

17 nov. 2019

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La douillette et confortable charentaise est un monument du patrimoine français ou plutôt de l’Histoire de France avec laquelle elle se confond. Sa double origine, contrairement à ce que sa moelleuse commodité pourrait laisser supposer, est à la fois militaire et papetière. Dans les deux cas, elle est née au XVIIe siècle, en Charente. Sa composition originelle provient des rebuts de feutres utilisés pour la fabrication des pèlerines de la Marine Royale. L'Administration Royale, à la suite de la fortification de la ville de Rochefort par Colbert, se tourna en effet vers Angoulême et ses moulins à eau pour fouler la laine et fabriquer du feutre : les cordonniers-savetiers de la commune et de la région profitèrent des nombreuses chutes pour confectionner ces chaussons sans tige, différents de la babouche et de la pantoufle par leur composition. Comme la Charente était également une terre propice à l'industrie du papier, les cordonniers-savetiers firent également entrés dans la composition de ces chaussons des rebuts de feutres de papeterie.

L’engouement fut rapide, ces chaussons furent prénommés, on comprend pourquoi, les silencieuses. On les glissait dans les sabots (une languette caractéristique offrait une zone de protection entre le pied et le bois), on les utilisait pour cirer les parquets. Certains historiens affirment qu’on les prénommait ainsi parce qu’elles étaient portés par les valets lorsqu’ils voulaient entrer dans la chambre de leur maître sans faire de bruit. Les bijoutiers également en faisaient grand usage, les portant dans leur atelier puis les incinérant après usage pour en retirer les particules de métaux égarées. Ces chaussons étaient de couleur noire, sans pied droit ni pied gauche pour en faire durer l’usage. Le dessus était en laine, la semelle était en feutre.

Les charentaises telles qu’on les connaît ont une origine plutôt récente. Elles sont apparus au début du siècle dernier, en 1907 précisément lorsque le docteur Jeva, en inventant le collage du feutre, créa des pantoufles aux couleurs vives et aux décors de type écossais. Son usine située à Chasseneuil-sur Bonnieure, à quelques kilomètres de La Rochefoucauld fut le point de départ d’un succès considérable. L'industriel Théophile Rondinaud capitalisa avec bonheur sur cette invention qu'il envoya aux quatre coins du globe. Ces charentaises contemporaines sont, comme les silencieuses d'antan, en feutre. Elles nécessitent pour leur fabrication la technique du « cousu-retourné » : la semelle cousue est montée à l'envers, puis retournée.

D’origine militaire et paysanne, la charentaise, comme la pantoufle, est devenue l'attribut d'une vie casanière, d'une tranquillité souvent moquée. Sa connotation bourgeoise explique-t-elle les difficultés que les entreprises spécialisées connaissent actuellement en Charente ? Pas nécessairement, le problème n'est pas lié à la demande -celle ci reste importante – ni au désamour des consommateurs. Dans le cas de la pantoufle, les fabricants français ont affronté à leur détriment la concurrence chinoise : fondée en 1795, la plus ancienne fabrique de chaussons et de pantoufles de France en laine foulée, les Établissements Amos, installés à Wasselonne en Alsace, a déposé son bilan en 1987.

Dans le cas de la charentaise, le problème est venu du positionnement choisi par les nouveaux dirigeants des manufactures historiques. Le cas de la Manufacture Charentaise (LCM) à Rivières – dont le tribunal de commerce d'Angoulême « à effet immédiat » a prononcé la liquidation judiciaire ce vendredi - en est le désolant exemple. Présidée par Renaud Dutreil, ex ministre du gouvernement Raffarin et soutien de la première heure d'Emmanuel Macron, LMC est le fruit du regroupement en 2018 de quatre fabricants, déjà mal en point, des chaussons charentais. Parmi ces quatre fabricants figuraient précisement la société créée par Théophile Rondinaud en 1907 : cette société, à son apogée dans les années 70, faisait travailler 1300 employés.

Pourquoi cette liquidation ? Comme pour la pantoufle, la charentaise a subi durement la concurrence chinoise et ses produits à très bas prix. Le cousu-retourné a peu à peu été remplacé dans le panier des consommateurs par le soudé, le vulcanisé, l’injecté de matières synthétiques. Mais cette concurrence n'explique pas seule cette débâcle. En effet, le regroupement des quatre fabricants (Rondinaud, Manufacture Degorce, Ferrand, Laubuge) sous la bannière LCM pouvait s'enorgueillir en 2018 de faire un chiffre d'affaires de 13 millions d'euros avec un résultat net positif de 1,3 millions d’euros. Les 300000 paires confectionnées chaque année étaient, pour la plupart, destinées aux grandes surfaces. C’est alors que la direction incarnée par Stéphane Baleston (démissionnaire au printemps) choisît de suivre une stratégie risquée : le jeunisme. S'ensuivirent des collaborations avec Le Slip Français, Saint James, Princesse Tam.Tam, La Pantoufle à Pépère. Les produits étaient plus cools, ils étaient aussi plus chers. On appelait ça, à l'époque, réaliser une montée vers le haut de gamme.

Un dernier atelier subsiste en Charente, un autre en Dordogne

Le résultat de cette stratégie audacieuse ne se fit pas attendre : en abandonnant trop rapidement les ventes traditionnelles en grande surface, sans que celles ci soient compensées par les ventes de produits plus modernes, LCM subit une chute impressionnante de son chiffre d'affaires : de 13 millions en 2018, celui ci passa à 7 millions cette année, passant par la même occasion d’un résultat net de 1,3 millions à une perte de près de 700 000 euros en quelques mois. Cette dégringolade justifie donc la décision du tribunal de commerce qui met ainsi sur le carreau 104 salariés. Ceux ci vont recevoir leur lettre de licenciement dans les quinze jours. Le tribunal a rendu sa décision ce vendredi vers 16 heures, au lendemain d'un nouveau plan de reprise par l’homme d’affaires Pascal Becker. Ce plan de reprise a été jugé trop fragile financièrement ce qu’a démenti aussitôt l’intéressé dans un communiqué : *"Je peux affirmer avec force que notre plan était solide d'un point de vue industriel et financier, assurant la sauvegarde de 38 emplois"*. Une salariée commente avec amertume : « nous avons cru aux promesses de Renaud Dutreil et de son associé Stéphane Balestron. Mais ils ne connaissent pas le marché de la chaussure»

Henri Lalouette, dirigeant départemental du syndicat FO qui suit le dossier, dénonce la "gabegie, l'incompétence et la négligence" des dirigeants qui ont conduit à cette faillite. Il lance un appel pour qu’un group ou un mécène « ne laisse pas tomber ce savoir-faire ». De son côté, Renaud Dutreil, qui détient la moitié des parts de LMC, a regretté dans une lettre ouverte « cette triste issue » tout en assurant les salariés de son soutien pour l'accompagnement à venir. L'ancien ministre reconnaît par ailleurs humblement dans cette lettre ses nombreuses insuffisances.

Est ce le clap de fin pour la charentaise de Charente? Non. Des charentaises continuent à être produites en France. Par exemple par la société Fargeot, qui est basée à Thiviers. En Dordogne et non en Charente. Mais aussi à Montbron, en Charente donc, par l’atelier DM Productions. Crée en 1993 par Daniel Moreau, cette société modeste mais saine, qui emploie une main d’œuvre locale qualifiée (25 salariés), tient bon devant la bourrasque chinois et continue de confectionner 220 paires par jour. Un tiers de la production part à l'exportation, le reste étant dédié aux grandes surfaces et aux enseignes spécialisées. La flamme est fragile mais elle brille toujours.

Crédit photo :rondinaud,le slip français