Li Edelkoort: "la mode est démodée"

L’année dernière, dans un manifeste qui a marqué les esprits, Lidewij Edelkoort faisait le constat suivant : “la mode est morte, vive le vêtement”. La grande prévisionniste hollandaise, nommée par le Time magazine comme l’une des 25 personnalités les plus influentes de la mode, justifiait cette sombre prédiction de la manière suivante :

« Je constate qu’un changement radical s’est opéré dans la mode qui rend le ‘fashion system’ actuel complètement obsolète ". Tout le monde en prenait pour son grade. Les écoles : "Les écoles et les académies de mode continuent d’enseigner aux jeunes étudiants à devenir des designers de podium, des divas». La presse : « Les médias sont irresponsables quand ils affirment que le nec plus ultra est de ne jamais porter une tenue deux fois. Cela enseigne aux jeunes consommateurs que le travail effectué dans l’élaboration d’une tenue n'a aucune valeur, donc que la mode n’a aucune valeur ».

La prévisionniste était également consternée par le manque de formation des journalistes : « On a vu dans des magazines très importants comme Vogue ou Marie-Claire, des annonces triomphales se réjouissant du retour des imprimés. Faites vos devoirs, mesdames les rédactrices, et ne parlez plus d’imprimés quand en réalité il s’agit de jacquard. » Elle déplorait également la toute puissance du marketing : « il n’y a plus de créateurs qui créent véritablement de la mode. Tout simplement, parce que le marketing a tué l’industrie de la mode en la surexploitant, en faisant vivre aux designers un stress infernal (ils doivent tout faire) où leur originalité est immolée à la recherche constante du slogan, en saturant le marché de produits faits pour créer de belles images conçues pour être « likées » (afin de vendre du parfum), au détriment de vêtements faits pour être portés».

La prévisionniste s’inquiétait surtout du désintérêt général pour le textile. Un désintérêt organisé par le système dans sa globalité: « On enseigne aux étudiants à devenir des petits Karl, à créer des vêtements, des sacs, toutes sortes d’accessoires pour les autres, à s’occuper du défilé, des catalogues, de la communication, de la photo. Tout cela en trois ans. Au final, il n’y a plus beaucoup de temps consacré aux vêtements et aux textiles qui ne sont plus qu’une donnée parmi de nombreuses autres ».

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Dans sa récente tournée européenne, Li Edelkoort a repris sa croisade, sans véritablement changer l’esprit de son manifeste de 2015, mais en y apportant d’utiles précisions. Elle pointe notamment du doigt la situation des ateliers sacrifiés sur l’autel de la mondialisation, ce qui rend encore plus difficile l’apprentissage des techniques : « On en arrive à former des fashion designers qui ne connaissent pas le tissu, qui ne savent pas comment fonctionne le textile, ni comment réagit la fibre. Bientôt on ne connaitra plus que la popeline et le jersey. C’est terrifiant».

En cause, le prix des vêtements, ou pour être plus précis, le très faible pourcentage du cout de la main d’œuvre dans le prix final du vêtement : «Comment un produit qui doit être semé, cultivé, récolté, peigné, filé, tricoté, coupé, cousu, imprimé, étiqueté, emballé et transporté peut-il coûter deux euros?", La prévisionniste n’hésite pas à comparer la chaîne d'approvisionnement de la mode à de l'esclavagisme. " Les enseignes de vêtements à bas prix mais aussi les maisons de luxe sont à la recherche de prestataires toujours moins chers, des prestataires qui sous-payent leurs salariés et les font travailler dans des conditions désastreuses. »

La création doit etre plus vivante que jamais.

Le cri d’alarme de Li Edelkoort semble à première vue bien sombre. A première vue seulement car ce cri a d’ores et déjà porté ses premiers résultats. Par forcement dans la mode, mais dans le luxe. Récemment, le comité Colbert, qui réunit 80 maisons de luxe française mais aussi européenne, en liaison avec d’autres comités situés en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Allemagne, a tenté d’apporter sa réponse à toutes ces problématiques. Une réponse à l’échelle européenne. Cette réponse est optimiste. « Le luxe français a montré sa résilience : il est un mystère pour les économistes car il aurait du être laminé par les pays à bas cout. Cela n’a pas été le cas. Pourquoi ? Parce qu’il respecte le savoir-faire, parce qu’il s’intéresse à la valorisation des métiers de la main, parce qu’il défend ses intérêts face à une économie mondialisée ».

« Les solutions sont là », explique Elisabeth Ponsolle des Portes, déléguée générale du comité. Première solution ; donner ou redonner gout aux métiers manuels, si longtemps dévalorisés par l’opinion publique. Les maisons de luxe s’y attellent déjà, n’attendant pas pour cela une aide des pouvoirs publics. « Il s’agit d’informer les jeunes français sur les opportunités professionnelles qu’ils méconnaissent souvent. Il s’agit de faire comprendre que : oui, on peut adorer se rendre à son travail le matin,».

Deuxième solution : réfléchir à la consommation participative : partout dans le monde, les consommateurs s’allient pour acheter un bel objet, quitte à le partager. « Il ne faut pas fuir ce phénomène mais au contraire y apporter des réponses ambitieuses. Toutes les maisons du comité Colbert font actuellement réfléchir leurs jeunes collaborateurs sur ce défi ; nous sommes impatients d’avoir leurs avis et leurs recommandations à ce sujet ».

Troisième solution : redonner un sens à la consommation. Ce sens ne naitra que de la création véritable. De nombreuses maisons y réfléchissent déjà. Les nouvelles générations de consommateurs délaissent la possession d’objet matériel au profit d’expériences émotionnels, sensoriels : ce n’est pas un hasard si le groupe LVMH investit massivement depuis quelques mois dans des marques qui proposent beaucoup plus que des objets à consommer, mais une véritable expérience de vie. Des marques « art de vivre » ? Appelons les comme on voudra ; le fait essentiel, décisif, le voici: quand une marque communique sur son « made in », quand elle conjugue véritablement, innovation et authenticité, sans gadget marketing excessif, alors cette marque apporte du rêve et de la transcendance. C’est tout le sens à redonner au mot création.

Une dernière réflexion personnelle enfin. Les historiens s’accordent pour dire que la mode, telle que nous la connaissons, est née entre le 13éme et le 15eme siècle. Pourquoi ? On ne sait pas vraiment. La naissance des communes ? Les progrès des voies de communication ? L’émergence de courants de pensées philosophiques qui mettent l’être humain au centre de Tout? On ne sait pas. Toujours est-il qu’à cette époque lointaine, un fait surprenant est apparu : la nouveauté, jusqu’ici considérée comme insensée, est devenue non seulement acceptable, mais aussi digne d’intérêt. Auparavant, tout changement dans les codes vestimentaires était jugé comme une abomination, comme une démarche irrationnelle par rapport aux codes établis de longue date. Les vêtements portaient la trace de traditions millénaires, inchangées depuis les baies gauloises ou les toges romaines, à peine modifiées par les changements climatiques.

Cette course aux nouveautés, dictées par les prédilections et le gout du jour, s’est accélérée au fil des siècles suivants. Sous la Révolution on disait sur le ton de la plaisanterie que la mode changeait toutes les heures. Cette course aux nouveautés ne s’est pas faite sans heurts : on l’a souvent jugé superficielle, source d’insatisfactions et de frustrations, et paradoxalement source de suivisme. L’obsolescence des choses a provoqué de l’inquiétude aussi. En résumé, on reprochait à la mode d’être dangereuse car elle déstabilisait. Pourtant, partout où la mode s’est installée, le gout de la liberté et des droits individuels ont progressé. Est ce la mode qui favorise la liberté ou la liberté qui exalte la mode ? Question épineuse. Il faut pourtant bien constater que ces deux notions, la mode et la liberté, se sont toujours développées côte à côte. Lorsque l’une de ces notions perd de sa force, l’autre, comme par magie, régresse aussi. Alors souhaitons à la mode de vivre longtemps encore et de prospérer toujours. Et méditons sur ce que serait un monde où le gout de la création disparaîtrait.

Crédit photo: invitation manifesto Li Edelkoort