Jean-Pierre Blanc : « Jill veut donner plus de temps et d’espace à la création indépendante »
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À la veille de l’inauguration de Jill, nouveau salon imaginé avec WSN, FashionUnited a rencontré son directeur artistique, Jean-Pierre Blanc. Quarante ans après la création du Festival d’Hyères, il revient sur l’évolution de la création et de la formation, l’impact des réseaux sociaux et des grands groupes, la place du business dans la création, la RSE et l’IA, tout en détaillant les ambitions de Jill.
En quarante ans de mode, qu'est-ce qui a le plus changé dans la création mode ?
Jean-Pierre Blanc : La force de la créativité est toujours la même. Les évolutions portent plus sur le processus de fabrication et les liens avec l'industrie qui n'existaient pas il y a quarante ans. Il apparaît aujourd’hui des collaborations entre jeunes créateurs et industriels/artisans, comme c’est le cas avec Teintures de France.
C’est d’ailleurs dans cette logique que Jill (le salon dont il s’occupe et qui se tiendra du 2 au 5 octobre 2026, ndlr) organise des visites autour des savoir-faire, afin de faire découvrir aux jeunes marques les ressources auxquelles elles peuvent désormais accéder.
La formation a également énormément évolué. Les écoles, publiques ou privées, ont largement upgradé leur programme. Elles offrent une organisation et des possibilités nouvelles aux marques émergentes.
Il y a un nombre incalculable de lycées professionnels en France qui forment des jeunes pour aller dans les secteurs qui manquent de main-d'œuvre. Cette filière devrait être plus valorisée. Je le dis en sachant que je n'ai jamais réussi à faire quoi que ce soit de sérieux en quarante ans de Festival d'Hyères avec le secteur des lycées professionnels. Mais ce qui a profondément changé la donne, ce sont les réseaux sociaux.
Les réseaux sociaux ont-ils fait de la valeur immatérielle un argument plus fort que le produit lui-même ?
La valeur immatérielle d’une marque, via les réseaux sociaux, existait déjà avec les magazines. La mode a toujours fait vivre une famille créative. On peut critiquer les défilés, mais ils sont un spectacle, un moment de rêve absolu, une alchimie que le créateur de mode met en œuvre grâce à sa famille créative. La mode, ça reste quand même du rêve.
Comment repérer un talent à l'ère d'Instagram ?
Pour le Festival d’Hyères comme pour Jill, mon sourcing est longtemps passé par les magazines et se fait aujourd’hui aussi beaucoup sur les réseaux sociaux. J’aime cette idée de découverte permanente. Il faut regarder partout et savoir se laisser surprendre. Je n’ai pas de recette, simplement une intuition nourrie par l’expérience et la curiosité.
En quoi les grands groupes impactent-ils la création contemporaine ?
Les grands groupes occupent aujourd’hui une place considérable et disposent de moyens auxquels les marques indépendantes n’ont évidemment pas accès. Cela rend la visibilité et le développement plus difficiles pour les autres. Mais ils ont aussi permis à des marques historiques de se réinventer et de retrouver une puissance extraordinaire. Dior en est un très bon exemple.
Une marque indépendante peut-elle encore percer et perdurer face aux groupes de luxe ?
Il n'y a pas de mystère : les marques existent quand elles rencontrent leur public. Cependant, un jeune créateur n'a pas les mêmes moyens de rencontrer son public qu'une marque qui est accompagnée par des financiers.
Je voudrais citer Anthony Calidon, lauréat du Prix Pierre Bergé de l’ANDAM 2026. Depuis plusieurs années, il travaille tout seul à Pantin, réalise sa production dans son atelier, organise ses ventes de manière totalement différente (drop, Instagram, ventes en ligne). Il est indépendant et fait vivre quatre personnes. C’est un modèle, qui s’est considérablement développé ces dernières années et qui donne de l’espoir.
Quelle serait, selon vous, la recette d’un business model viable ?
Je pense qu'une marque doit être un binôme entre une partie créative et une autre business. La base d’une intelligence créative est de s’associer avec quelqu’un qui connaît les chiffres, a une vision et connaît le juridique.
On célèbre la création, mais les créateurs se retrouvent souvent tout seuls à faire rêver des centaines de milliers de gens avec les célébrités, les réseaux sociaux, etc.
Le business est une forme de création, et je pense qu’on ne le valorise pas suffisamment dans la mode. Cela semble beaucoup moins glamour et moins excitant. Pour compenser, on pourrait imaginer un prix qui récompense l'intelligence économique dans la mode.
Surtout à l'heure où le business est roi, à l'heure où c'est lui qui met la sanction. On peut aimer ou ne pas aimer une proposition, la trouver créative ou moins singulière : cette appréciation reste subjective. Mais pour qu’une marque puisse se développer dans la durée, elle doit rencontrer son public et construire un modèle économique solide.
Il y a de très bonnes écoles de commerce en France. On pourrait imaginer des jumelages entre ces écoles et les écoles de mode, voire des cursus communs.
La réussite d’Ami est un très bon exemple de cette complémentarité entre création et business : Alexandre Mattiussi crée dans son domaine et Nicolas Santi-Weil dans le sien.
Qu'attendez-vous aujourd'hui d'un créateur en matière de RSE ? Est-ce un prérequis ?
La jeune création a largement intégré ces préoccupations au cours des dix dernières années, par conviction mais aussi par nécessité économique. Son besoin d’agilité l’amène souvent à privilégier des volumes plus réduits, les circuits courts ou à faire appel au stocks de tissus dormants.
Jill s’inscrit dans cette évolution en valorisant les pièces uniques, les séries limitées et les collaborations : une manière de produire en quantités plus justes, de mieux maîtriser les ressources et de limiter les risques de surproduction.
Quid d’ajouter un A à RSE pour inclure la protection animale dans les enjeux de responsabilité ?
On ne peut pas dissocier les préoccupations environnementales ou animales des enjeux humains et sociaux. Pour moi, la responsabilité doit être pensée dans son ensemble : elle concerne le respect du vivant, mais aussi les conditions dans lesquelles les personnes vivent et travaillent. Il y a encore des gens qui dorment dans la rue ou qui n’ont pas de quoi se nourrir, et certains discours que l’on entend aujourd’hui sur l’immigration sont profondément préoccupants.
L’IA est-elle un outil de création ou une potentielle substitution à la créativité humaine ?
L’IA me fait un peu peur, comme les ordinateurs ou les téléphones portables ont pu me faire peur au début. « Peur » est peut-être un grand mot : disons qu’elle m’interroge. Je pense surtout aux créatifs, à la propriété intellectuelle, à l’origine de la créativité et à l’honnêteté avec laquelle on présente ce qui a été produit par une machine. Un outil peut accompagner la création, mais il ne doit pas effacer le geste, la sensibilité et la singularité humaine.
Quel est le plus grand défi auquel la jeune création est confrontée aujourd'hui ?
La concurrence. Il y a énormément de propositions, donc c'est difficile.
La concurrence accrue peut-elle expliquer la disparition des frontières entre mode et art de vivre ?
Que l'architecture d'intérieur se rapproche de la mode et inversement, je trouve ça assez intelligent parce qu'il y a des attentes et des visions communes aux deux professions. Tant qu'il y a de la beauté, ça me va. Par exemple, Vincent Darré qui crée une plage sublime pour Vilebrequin à Cannes, je dis génial.
C'est une forme renouvelée de publicité. Il faut bien réinventer ce qui sert à mettre les marques en lumière.
Comment Jill s’inscrit-il dans cette évolution de la mode ?
De manière assez pragmatique, l’idée de Jill est de proposer une nouvelle approche des salons commerciaux. L’ouverture au B2C est importante parce qu'elle permet aux fans de mode et aux collectionneurs de se dire « je vais pouvoir m'acheter une pièce unique ». J'aime l'idée de collectible fashion. De même qu’il existe le collectible design. C'est l'idée du fan qui va collectionner, le collectionneur addictif qui ne revend pas.
Ainsi, Jill s’affranchit de la saisonnalité : les marques peuvent présenter aussi bien des collections printemps-été 2027 que d’autres propositions. Nous voulons notamment faire en sorte qu’elles puissent llivrer les boutiques pour noël. Ce business de fin d’année sera un élément important du B2B que nous souhaitons développer.
Jill peut aussi servir de tremplin. Une marque comme La Prestic Ouiston que j’aime beaucoup, peut y présenter son univers, confronter sa proposition au regard des acheteurs, de la presse et du public, et commencer à construire sa communauté. Le défilé pourra venir ensuite, si cela correspond à son développement.
Qu'apporte Jill, dans l'accompagnement des créateurs ?
Nous souhaitons créer une communauté qui reste active tout au long de l’année. Cette démarche s’inscrit dans la continuité de l’accompagnement développé par WSN, notamment avec la WSN Academy, qui aide les jeunes marques à structurer leur projet et à accélérer leur développement.
House of Jill prolongera cette logique en maintenant un dialogue régulier avec ses membres et en les orientant, selon leurs besoins, vers des interlocuteurs spécialisés sur les questions juridiques, commerciales ou de distribution.
Pour Jill, quels types de profils créatifs recherchez-vous ?
Le critère principal est la créativité. Mais aussi l'envie, l'enthousiasme d'aller dans ce type de nouvelle aventure, comme Rabih Kayrouz, par exemple, ou Lecourt Mansion, qui a décidé de relancer sa marque chez nous et prouve que nous répondons à une attente.
Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à un jeune designer ?
Plus on est formé, au meilleur on est. Un créatif a besoin de culture, de découvertes, d'aller au cinéma, de voir des expositions. J'ai eu la chance de très bien connaître Karl Lagerfeld, qui avait une culture, une appétence et une curiosité gigantesques. Mathieu Blazy, que je côtoie un petit peu, est d'une curiosité et d'une culture immenses.
Cependant, comme je le disais précédemment, il y a une part de réalité économique, pratique qui rentre en ligne de compte et ça, ça ne s'apprend pas dans les écoles d'art.
Donc mon conseil est : cultivez-vous, soyez curieux et si vous en avez la possibilité, faites une école d'art et une école de mode. Et travaillez en binôme.