Olivier Ducatillion : « Ce n'est pas sur le E de RSE qu'on va se différencier, mais sur le S »
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En charge du Made in France pour la CPME et président de l’UIT, Olivier Ducatillion explique à FashionUnited l'importance de remettre du social au cœur du work process de la mode pour préserver le modèle social français.
Ancien industriel textile (dentelle de Calais, Lemaitre Demeestere), Olivier Ducatillion est président de l'UIT depuis 2022. Il a été reconduit en 2025, année pendant laquelle il est devenu membre du Comex de la CPME (Confédération des Petites et Moyennes Entreprises), une organisation interprofessionnelle (320 000 entreprises de tous secteurs confondus, six millions de salariés) et principal syndicat patronal français.
Vous avez récemment porté, via la CPME, la création de l'Alliance du Made in France. Quels sont les principaux chantiers qui vous occupent ?
Il y a cinq mesures phares qui portent principalement sur les commandes publiques.
Premièrement, la France est le seul pays en Europe où l'acheteur public est pénalement responsable de ses achats. Cela met une pression énorme sur les entreprises françaises, il faut alléger cela.
Deuxièmement, nous souhaitons mettre un levier majorant sur le S de la RSE. Aujourd'hui, il y a des critères environnementaux et techniques dans la commande publique. On a besoin des critères sociaux.
Troisièmement, nous voulons créer un baromètre national et régional de la commande publique pour mettre en valeur les bonnes pratiques et créer de l'émulation entre les acheteurs.
Quatrièmement, nous désirons revenir à un allotissement fractionné des appels d'offres, pour que les PME puissent y répondre.
Cinquièmement, on est en train d'organiser avec Matignon une réunion des 300 plus gros acheteurs publics, État et régions, pour les sensibiliser, leur expliquer que leur décision d'achat a des conséquences incroyables sur le pays.
Qu’entendez-vous par « on veut mettre un levier majorant sur le S de la RSE ?
L’Union des Industries Textiles a diligenté une étude auprès de KPMG, cabinet international d'audit et de conseil, qui montre que quand vous produisez en France (au moins 60% du prix de revient réalisé sur le territoire), 84 % du chiffre d'affaires réalisé sur une commande publique rejaillit sur l'économie nationale : 22 % de TVA et charges sociales, 62 % de ruissellement (sous-traitance, services annexes).
Alors que si vous importez directement sans structure en France, la contribution est de zéro, hors droits de douane. Les modèles hybrides donnent des résultats en proportion.
Au lieu de comparer uniquement le prix facial, il faut prendre en compte ces 84 % et l'intégrer dans le cahier des charges. Donner un bonus aux entreprises qui fabriquent en France grâce à cet effet multiplicateur. C'est ça, le levier majorant.
Ce qui est applicable pour le textile le sera de la même façon pour tous les secteurs industriels.
Pourquoi ce focus sur le S de RSE aujourd'hui ?
Il y a cinq ans, nous aurions eu cette discussion, tout mon discours aurait été basé sur l'aspect environnemental. Mais on a plus joué sur le E de RSE que sur le S. Aujourd'hui, on peut encore se différencier sur le E, mais pour combien de temps ? Pourquoi intégrer le S au plus vite? Parce que notre avantage environnemental s'érode.
Sur le plan commercial, la Chine ne fait pas de cadeau. Pour répondre à leurs appels d'offres, il faut être chinois. En France, nous avons une naïveté ultralibérale, il faut être plus « street smart » (malin, N.D.L.R.).
De plus, la Chine développe massivement le photovoltaïque pour sortir de son énergie carbonée. Et il n'y a pas qu'elle. Aujourd'hui, la Chine et le Bangladesh sont capables d'obtenir les labels environnementaux les plus stricts, que ce soit pour le luxe ou pour des groupes comme Inditex, qui ont des cahiers des charges extrêmement exigeants sur la partie environnementale.
Donc à terme, il ne faut pas se leurrer : ce n'est pas sur le E qu'on va gagner. C'est sur le S.
En quoi le S nous différencie-t-il de la concurrence ?
Le S, c'est le financement de notre modèle social : créer des emplois, préserver la santé, l'éducation et tout le régalien. Tout ça ne peut exister que si on fabrique en France.
Produire en France permet de financer un modèle social que tout le monde nous envie et de réduire notre dépendance à la dette. Dans les années 70, on avait 400 000 salariés dans le textile. Aujourd'hui, 60 000. On s'est dit : « Ce n'est pas grave, la France ne va plus être un pays de producteurs.» Depuis, on se rend compte de notre erreur.
Tout fabriquer en France n’est-ce pas un peu utopiste ?
Nous ne sommes pas des intégristes. Un produit de mauvaise qualité ne devient pas bon parce qu'il est fabriqué en France. La clé, c'est la désirabilité, la qualité, l'innovation.
Aujourd'hui, dans l’habillement 95 % des produits sont importés. Chaque petit pourcentage gagné est une victoire. Je ne demande pas aux marques de changer leur modèle. Je leur dis : mettez 1 %, 2 %, 3 % de votre production vers des entreprises françaises. Ce serait colossal. 1 % de consommation française en plus, c'est 4 000 emplois à la clé.
Pourriez-vous ajouter un A à RSE pour évoquer la condition animale ?
Je suis d'accord, à titre personnel, sur la protection animale. Mais on a déjà du mal à faire respecter les conditions de travail des humains face à Temu et à Shein. Ce n'est pas un combat que je vais porter aujourd'hui.
L'industrie textile habillement en quelques chiffres
- 2 300 entreprises adhérentes à l'UIT (Union des Industries Textiles)
- 35 à 40 % de l'activité liée à l'habillement
- 60 000 salariés
- 80 % de PME
- Moins de 5 % de made in France dans la mode consommée (plus de 95 % importés).
- Olivier Ducatillion, président de l'UIT et membre du Comex de la CPME, souligne l'importance de réintégrer le social au cœur du processus de travail de la mode pour préserver le modèle social français.
- L'Alliance du Made in France, portée par la CPME, vise à réformer les commandes publiques en France en allégeant la responsabilité pénale des acheteurs, en intégrant des critères sociaux (le "S" de RSE) et en favorisant les PME.
- Produire en France, même à petite échelle (1% de consommation française en plus = 4 000 emplois), est crucial pour financer le modèle social français, créer des emplois et réduire la dépendance à la dette, car l'avantage environnemental ("E" de RSE) s'érode face à la concurrence internationale.