Hermes et LVMH : une nouvelle bataille commence

Qu’une société entre au capital d’une autre société, c’est le lot quotidien des affaires. Mais depuis novembre 2010, aucune péripétie n’a fait couler autant d’encre que l’entrée surprise de LVMH au capital d’Hermès. Il faut dire qu’au-delà

de l’aspect financier de cette passe d’armes entre deux puissants groupes de luxe, un combat plein de symboles s’est formé sur les conditions d’entrée auréolées de mystère de la part de LVMH, sur les réactions d’Hermès qui a déposé plainte pour « manipulation de cours, délit d’initié et complicité de délit d’initié » et surtout sur les déclarations pleines de panache de Patrick Thomas, le patron d’Hermès, qui n’hésite pas à déclarer : "le combat que nous menons contre la présence de LVMH dans notre capital n'est pas un combat financier, c'est un combat de cultures". C’est-à-dire que la maison du Faubourg Saint-Honoré se représente comme un artisan familial convoité par un industriel du luxe avide de profits. Tous les ingrédients d’un conte philosophique en quelque sorte.

Si le Hermes et LVMH : une nouvelle bataille commencegroupe familial affiche un certain emballement, rare dans le monde feutré des affaires, c’est qu’il a été touché au cœur. Nous sommes en 2008, LVMH demande à trois banques de ramasser des titres Hermès. La société Générale, Natixis et le Crédit Agricole se mettent alors à acheter des actions pour le compte du numéro un mondial du luxe via une holding, Sofidiv. Chacune des trois banques chargées de ces opérations suspectent bien que d’autres établissements financiers travaillent également pour le compte de LVMH, mais toutes choisissent de respecter la volonté de leur puissant client et aucune ne procède à plus de 5 pour cent d’achat, seuil à partir duquel tout franchissement doit être déclaré au gendarme de la bourse - l’AMF, l’autorité des marchés financier. La famille Hermes ne peut donc rien voir venir.

Fin octobre 2010, coup de théâtre : LVMH révèle soudainement détenir 17,1 pour cent du capital de Hermès. Le 23 octobre, un samedi, Bernard Arnault avertit les actionnaires familiaux d’Hermès par un coup de fil, un quart d’heure avant la publication d’un communiqué de presse. C’est la stupéfaction. D’autant plus que LVMH réussit ensuite à porter sa participation à 20,21pour cent en décembre, puis à 21,4 en janvier en juillet. Le groupe de Bernard Arnault est aujourd’hui à la tête de 22,28 pour cent du capital. Les trois banques font profil bas, surtout Natixis dont Hermes est aussi un client, mais que voulez-vous, « on ne dit pas non à LVMH », comme le résume un banquier qui estime que ces opérations ont pu rapporter de 20 et 30 millions d'euros au total aux trois établissements bancaires.

Le coup est rude. Si LVMH insiste sur le caractère « amical » de son «placement» financier, les familles du sellier y voient surtout une volonté de prise de contrôle rampante de leur groupe. Il faut dire à la décharge de la famille Hermes, que Bernard Arnault avait déployé le même type d’arguments, à la fin des années 8,0 auprès des deux dirigeants de LVMH de l’époque - le PDG de Louis Vuitton Henri Racamier et le dirigeant de la branche spiritueux Alain Chevalier - avant de réussir à prendre le contrôle de cet empire et de s’accaparer de sa présidence en profitant d’une pagaille boursière et actionnariale. Une méfiance augmentée par les déclarations discrètes d’un dirigeant de Natixis de l'époque qui dit alors : « l'argument de l'investissement financier est une blague. Ce n'est pas crédible surtout lorsque l'on sait que Bernard Arnault lorgne Hermès depuis vingt ans ». Mais, ce ne sont que des doutes et les preuves seront bien difficiles à trouver.

L'AMF laisse entendre qu'il n'y a pas eu de délit

Pour se défendre, Hermès créée une holding, H51, rassemblant 50,2 pour cent de son capital. Un bouclier censé, en principe, contrer toute prise de contrôle par son puissant rival. Mais la famille ne décolère pas et veut savoir comment LVMH a réussi à ramasser des titres sans avoir à notifier le franchissement de seuil au capital d’Hermès auprès de l’AMF. De fait, ce gendarme de la bourse ouvrira le 5 novembre 2010 une enquête sur ces transactions.

Deux ans plus tard, alors que l’enquête traine, le président de l’AMF, Gérard Rameix, laisse entendre que la montée de LVMH au capital d’Hermès ne relève pas du délit d’initié ni de la manipulation de cours. "Cela nous étonne", rétorque Axel Dumas, l'héritier de la famille Hermès. Le dossier de l'AMF n'est pourtant pas vide puisque l'enquête ouverte fin 2010 a débouché sur une notification de griefs (sorte d'acte d'accusation) et c’est la Commission des sanctions (sorte de tribunal), indépendante du collège de l'AMF, qui doit trancher. Cette commission pourrait par exemple indiquer qu’il y a eu défaut d’informations vis-à-vis du régulateur et du marché lorsque le groupe de Bernard Arnault a effectué ses prises de participations via des contrats dits « d’equity swaps ». Si un tel manquement est avéré, la sanction pécuniaire peut être lourde.

Hermès Hermes et LVMH : une nouvelle bataille commencedéplace la bataille sur le terrain judiciaire De toute façon, sans attendre les conclusions du gendarme de la Bourse (les résultats ne sont prévus que pour cet été 2013) dont les conclusions pourraient ne pas être en sa faveur si on se base sur les déclarations du président Rameix, Hermès déplace la bataille sur le terrain judiciaire : une première plainte contre LVMH est déposée le 10 juillet 2012, pour délit d'initié et violation des règles du marché, puis une seconde le 17 octobre 2012 avec cette fois constitution de partie civile.

Nicolas Baïetto, le vice-procureur de Paris de la section financière du Tribunal de Grande instance, ouvre une enquête préliminaire. Une situation qui fait sortir de ses gonds le groupe de Bernard Arnault qui dépose plainte en retour pour « chantage, dénonciation calomnieuse et concurrence illicite » contre Hermès. Le numéro un mondial du luxe s’offusque que Hermès se « substitue » à l’AMF et « porte des accusations graves et dénuées de tout fondement sur de prétendus dysfonctionnements de marché ». Cette fois, la famille Hermés est sereine. Un porte-parole déclare : "Nous n'avons déposé notre plainte qu'assurés par nos avocats de n'avoir aucun risque de commettre une dénonciation calomnieuse. Ces derniers nous ont donné cette garantie au vu du sérieux de notre plainte et de la substance des preuves dont disposera la justice ».

Ouverture d’une information judiciaire

Depuis Octobre, on attendait donc les résultats de l’enquête préliminaire lancé par le vice-procureur. L’enjeu était de taille puisque l’affaire avait de forte chance d’être déclarée sans suite au vu des déclarations de Gérard Rameix. Le suspens a pris fin : une juge d'instruction, Charlotte Bilger, a été désignée le 20 février et une information judiciaire vient d’être ouverte, a indiqué ce vendredi une source judiciaire. L'enquête préliminaire lancée par le Parquet en octobre 2012 sera versée au dossier de l'instruction. C’est une première victoire pour Hermès ; LVMH de son coté, espère désormais que sa plainte va rejoindre celle de Hermès auprès de la juge d’instruction Bilger, ce qui est loin d’être acquis. Vous l’avez compris, avec l’ouverture de cette information judiciaire, cette bataille de titans ne fait que commencer.
 

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