• Home
  • V1
  • Fashion
  • L'autre couture

Fashion

L'autre couture

16 juil. 2013

Entendu dans la bouche d’une rédactrice importante : « Je ferai Dior, Chanel, Elie Saab, le reste je ne pourrai pas, j’ai des présentations de haute joaillerie. - Pas de jeunes créateurs ? l’interroge son interlocuteur surpris et choqué.

- non. Ils n’annoncent pas. Enfin, je ferai Gaultier quand même » conclut, philosophe, la rédactrice.

Tout ça
pour dire, qu’il n’est pas toujours facile de se faire entendre, et que les conditions du talent ne suffisent plus désormais à obtenir celles du succès ou du moins de la reconnaissance. Il suffit de faire un tour rapide sur le site de la fédération de la couture (modeaparis.com) qui dresse chaque saison le calendrier officiel des défilés de haute couture pour constater que les grandes maisons ne représentent qu’une partie infime des présentations. Les grands noms de la mode ont largement délaissé cette couteuse activité ( rien que pour les défilés, Chanel et Dior dépensent plus de 5 millions par évènement) au profit du prêt à porter.

Qui reste-t-il ? Le trio français Dior, Chanel, Gaultier secondé par la trinité italienne Versace, Valentino, Giorgio Armani Privé. Voilà pour les têtes d’affiches. Et il faut bien reconnaitre que celles-ci n’ont pas offert grand-chose d’excitant cette saison. Non, le grand frisson, il est venu des seconds rôles, marques plus modestes par leur taille mais qui justifient peut être les efforts de la fédération française de la couture présidée par Didier Grumbach pour maintenir haut les couleurs de cette puissance créative, de cette ultime spécificité parisienne dans un monde de marketing globalisé.


« Le grand frisson »

Show Julien Fournié : « Dès les premières silhouettes j’ai eu le frisson », déclare Sylvie Maysonnave, conseil style au magazine l’Officiel, charmée par le retour du créateur français vers l’onirisme, après quelques saisons d’exploration plus technique - partenariat avec le fashionLab de Dassault oblige. Un défilé magique où l’inspiration se développe entre l’Espagne des Infantes, les femmes de Modigliani, les enluminures de Klimt et le Japon de l’Origami ; la collection baptisée « Premières Chimères » semble être un merveilleux prolongement des défilés de l’année 2010 « Premier été » et « Premier hiver » agrandi par le souffle tranquille mais puissant de la maturité. Un couturier qui sait ce qu’il veut, où il va, et qui nous emmène étourdis et électrisés vers de nouvelles légendes dont lui seul à la clef d’entrée.

Même impression de plaisir et d’admiration au défilé Stéphane Rolland qui lui aussi a entrainé son imaginaire en Espagne du côté de chez Velasquez. Un danseur de flamenco, Rafael Amargo, star espagnole, s’avance au début du show et dansera pendant tout le défilé. La femme est une infante, elle maitrise le minimalisme, la muse est Nieves Alvarez, mannequin espagnol, les silhouettes enveloppées de bleu nuit sont sculpturales et les robes épousent les corps à la perfection, des kaléidoscopes translucides éclaboussent une jupe, des flammes de rodhoide laqué noir s'échappent d'une tournure de gazar tandis que les soies qui terminent les manches, jaillissent dans un feu d’artifice de sensualité. Le cérémonial de la robe de mariée, comme toujours chez Rolland, trouble et éblouit. On sait de quelle coté penche la poésie véritable dans la haute couture aujourd’hui.


Du savoir-faire,
du panache et de l’auto-financement

Yiqing Yin savoure son plaisir. La foule attirée par l’odeur du succès se pressait à son cinquième défilé. Il faut dire que sa jeune marque bénéficie au maximum du coup de projecteur offert par Audrey Tautou. Pour ceux qui l’ignorent encore, l’actrice avait choisi de porter une robe de la jeune créatrice d’origine chinoise lors de la cérémonie d’ouverture du festival de Cannes. Notons au passage que si la presse est souvent frileuse pour publier les looks de ces jeunes pousses, les stars n’ont pas ce genre de scrupules et on retrouve souvent les noms d’Alexandre Vauthier et de On aura tout vu, pour ne citer que quelques exemples, accolés aux noms glorieux de Madonna, Beyoncé ou Lady Gaga. La cinquième collection de Yiqing Ying, invitée au calendrier de la Haute Couture depuis deux ans, est inspirée par l'univers marin où tout se transforme et s'entortille. De la poésie pure dans laquelle résonnent de nébuleux motifs, un ballet océanique où éclatent les reflets iridescents, et où l’organza liquide semble aussi léger que la musique.

Du savoir-faire (20 personnes ont travaillé avec elle), beaucoup de panache ( les matières nobles et rares, comme ce velours tissé à la main, en fil de soie, dialoguent avec du silicone et des matériaux bruts) et une bonne dose de courage : il en faut pour pouvoir, avec une trésorerie souvent réduite, répondre à une demande ciblée mais exigeante. La plupart des sociétés de ces téméraires couturiers se financent sans l’aide des banques. Tout ne tient souvent qu’à un fil à l’image du sublime et tragique Franck Sorbier qui se bat chaque saison pour pouvoir sortir une collection digne de la gloire de Paris. Les silhouettes qu’il a présentées dans les jardins de l’ambassade Suisse semblaient suspendues hors du temps : leur grâce inouïe était largement creusée dans les mythes anciens, le vintage chez Sorbier refuse de se départir d’une élégance dont la flamboyance se serait fondue dans la nuit des siècles. Que de travail pour un spectacle dont les secondes s’évaporent si vite. On ne peut s’empêcher de penser que Paris est souvent bien cruel avec ses enfants de la Couture dont elle dévore les capitaux et les forces mais c’est à ce mélange de folie et de sublime qu’elle doit son supplément d’âme que toutes les autres grandes capitales de mode lui envient.