Paris célèbre sa haute couture

Au moment même où la fashion week parisienne consacrée au prêt à porter féminin de l’hiver prochain se laisse envahir dangereusement par les shows de la grande distribution, le démarrage à partir du 2 mars de la première grande

exposition consacrée à la Haute Couture est presque un soulagement. Une salutaire occasion de rappeler que l’essence sur laquelle Paris a fondé son attrait réside, avant tout, sur les savoirs faire que la Haute Couture a su exalter depuis 150 ans.

Paris Paris célèbre sa haute coutureHaute Couture, exposition gratuite, organisée par l’hôtel de ville avec le soutien de Swarovski, se tiendra du 2 mars au 6 juillet 2013. Réalisée en collaboration avec le musée Galliera, Olivier Saillard, le directeur du musée et Anne Zazzo, la conservatrice en chef, ont puisé dans leurs réserves, situées dans un lieu secret de Paris, sélectionnant une centaine de modèles haute couture sur les 10.000 en stock. Nombre de modèles présentés ne l'ont pas été depuis des décennies.

Dans la salle Saint Jean de l'Hôtel de Ville de Paris, le visiteur se plonge tout d’abord dans la naissance d'un modèle, du dessin à la réalisation, grâce notamment aux photographies d’ateliers, aux carnets de collections, aux échantillons de broderies, aux plissés de la maison Lognon.

Vient ensuite le choc visuel avec les robes. La scénographie de Renaud Piérard rend justice au travail des couturiers, un travail proche de la sculpture d’apres Saillard, en permettant aux spectateurs de tourner autour des modèles, d’admirer leur volume sous toutes les coutures, par le biais d’un jeu de vitrine. Les robes dialoguent ensemble, se renvoient mutuellement leurs images et nous entrainent dans un kaléidoscope géant que termine un mur d’écran plasma diffusant des vidéos de défilés.

Car l’exposition, contrairement à ce qu’on pouvait attendre, n’est pas une évocation chronologique de l’histoire de la haute couture, rien n’est scolaire. Au contraire, un dialogue entre l’espace et le temps s’installe souvent grâce à des associations inédites entre les différentes époques. Il n’y a pas d'un côté les anciens et de l'autre les récents. On est même charmé par des associations qu’on pensait à tort, impossible. Nous qui pensions que les années 60 étaient une page blanche de la mode, une décennie nouvelle, on retrouve dans un ras de cou, dans la forme de cette robe sans emmanchures, la grâce d’un modèle années 20 de Paul Poiret qui se tient à côté d’une robe métallique signée Paco Rabanne. Une robe du soir de Beer de 1912 discute avec un modèle de Riccardo Tisci pour Givenchy de 2010 : les deux se comprennent et nous entrainent dans leur conversation.

Evidemment on a envie de poser cette question presque rituelle qui revient chaque saison dans la bouche des journalistes : la haute couture est-elle moribonde ? Le directeur de Galliera relativise aussitôt « La haute couture s’est déjà beaucoup plus mal portée qu’aujourd’hui. Dans les années 70 par exemple, à part Yves Saint Laurent, toutes les maisons se concentraient sur la valeur démocratique du prêt à porter. Il faut attendre les années 80 avec Karl Lagerfeld et Christian Lacroix, puis les années 90 avec les grands groupes pour que la haute couture soit considérée de nouveau comme un terrain d’investigation médiatique. Quand Chanel achète la maison Lesage et ceux qu’on appelle « les grands fournisseurs », elle fait plus que sauvegarder des archives, elle sauve le savoir-faire. Sans celui-ci, on ne saurait plus coudre une robe à Paris. » 7.600 entreprises parisiennes vivent encore de la mode (tissage, fourrure, broderies, plumes, cuir, etc.) et plus de 60.000 emplois y sont directement liés.

Les nouveaux couturiers ? « Je trouve rassurant l’émergence de petites maisons comme Alexandre Vauthier ou encore Bouchra Jarrar qui inventent une couture à leur dimension. Une couture qui s’apparente plus à du sur mesure qu’à une opération médiatique. Ils incarnent une nouvelle façon de voir le monde. Ils sont en train de nous dire : revenons à la valeur artisanale de notre métier ; travailler chez soi, dans son atelier, vendre suffisamment pour ne pas mettre en péril notre entreprise, c’est une vision différente de la mode, qui n’est pas axée sur l’obsession d’ouvrir tous les 15 jours une nouvelle boutique en Chine, les yeux rivés sur les cours de la bourse. »

On mesure ici le travail d’Olivier Saillard qui nous propose un vestiaire éminemment désirable : chaque femme voudrait porter aujourd’hui la plupart des chefs d’œuvres qui sont exposés ici. Sa recette est simple : « Je m’intéresse plus aux vêtements qu’à la mode. On a besoin de regarder la mode comme un livre qu’on relit. Il faut savoir redécouvrir une robe comme on relit un livre de Flaubert. » Le message est limpide. Une belle robe est un investissement durable, elle fera toujours envie. « Je suis contre l’idée que la mode se renouvelle. On ne doit pas juger un couturier sur une collection mais sur l’intégralité de son œuvre ; on n’installe pas ce qu’on a à dire en une saison. Au final, au-delà des modes, il reste des robes. Aucune des robes exposée ici n’est démodée. Ou alors c’est aujourd’hui qui est démodé par rapport à ces robes, allez savoir. »

Légendes

Photo 1 Dialogue dans l'espace et le temps. Madeleine Vionnet robe du soir vers 1922 faille de soie moirée, lamé et éléments métalliques. Adeline André été 2007, crêpe georgette.

Photo 2 Carven. Robe du soir "Fumée" été 1948. Tulle de soie imprimée en dégradée, dentelle blanche, paillettes, rocailles et cristaux Swarovski.

Photo 3 Thierry Mugler, tailleur "silhouette optique" passage n°7, printemps été 1998. Carven, tailleur "Esperanto" printemps été 1951. Toile de laine alpaga de Buche, ganse de crin noir

Photo 4 Christian Lacroix. Robe du soir, passage n°51, automne-hiver 1995-1996. Taffetas de soie de Buche, mousseline de soie et dentelle Chantilly de Hurel organza, armature en métal, tubes, pieeres er cristaux Swarovski brodés par la maison Montex. Yiqing Yin Robe seconde peua, "Adromède" printemps été 2013. Jersey d'organza nude ornée de cristaux Swarovski.

Photo 5 Schiaparelli Gants du soir "Griffes" 1936. Veau velours, application de faux ongles en métal doré, couture sellier, couture piqué

(Hervé Dewintre)

Photos Hervé Dewintre