Tom Ford et Paris: la guerre est finie?

Paris n’a jamais été tendre avec Tom Ford. On pourrait même dire que Paris a eu la peau du designer iconique des années 90. Il faut dire que celui qui redressa Gucci et aida François Pinault à créer ex nihilo un groupe de luxe a ici de

puissants ennemis.

Le plusTom Ford et Paris: la guerre est finie? terrible d’entre eux est certainement Bernard Arnault, le grand manitou du luxe français. Le désamour remonte à 1999. A cette époque Tom Ford est une star absolue. Comme Karl chez Chanel, Thomas Carlyle alias « Tom » l’ américain (il est né en 1961 à Austin au Texas) a réussi le pari incroyable de ressusciter la maison italienne Gucci qui, en 1990 (date de l'arrivée de Tom Ford) est une maison au bord de la faillite, un vieux maroquinier. Quelques années plus tard, Gucci est une flamboyante marque de mode dont l’image, les licences, les boutiques, les accessoires ont été entièrement repensés au profit d’un prêt à porter qui connait désormais une gloire mondiale. Tom Ford est, avec son partenaire Domenico De Sole, l’artisan qui a conduit à ce triomphe. Seulement voilà, cette année 1999, Tom Ford va commettre un crime de lèse-majesté en mettant tout son poids dans la balance pour permettre à François Pinault d’acquérir la marque au détriment de Bernard Arnault.

La colère du patron de LVMH fut légendaire. Non seulement le duo Ford et De Sole montèrent un coup qui permit à PPR de devenir majoritaire chez Gucci en rachetant 40 pour cent des actions, mais en plus, Artemis, la holding de Pinault, réussit à acquérir le pôle beauté de Sanofi - dans lequel figure la prestigieuse maison de couture d’Yves Saint Laurent - pour le revendre aussitôt à Gucci. Pinault jubile : il a réussi à construire les bases de son groupe de luxe grâce à Tom Ford qui en profite pour lui conseiller d’embaucher Nicolas Gesquière dont il est un fan absolu. On ne s’en rappelle plus aujourd’hui, mais si Balenciaga est entré dans le giron de PPR, c’est aussi grâce à Tom Ford.


L’autre ennemi du créateur texan, c’est Pierre Bergé, ou plus précisément Bergé et Yves Saint Laurent. Tom Ford et Domenico de Sole, en échappant à LVMH, ont négocié avec Pinault pour garder le pouvoir de décision et gérer ce qui va devenir le Gucci Group auquel Saint Laurent appartient désormais. Tom Ford en profite pour devenir « directeur du pôle Création et Communication de Yves Saint Laurent Couture», sous la responsabilité de Domenico de Sole l'ancien avocat. La déficitaire haute couture est séparée et restera sous la direction du tandem Pierre Bergé - Yves Saint Laurent jusqu’en 2002, tandis qu’ Yves Saint Laurent Couture, c’est à dire le prêt-à-porter de luxe et les accessoires, est sous la main mise de Tom Ford.

Ce qui devait être un couronnement impérial sera en fait le début de la fin du règne de l’américain.
 

Sa première boutique parisienne n’ouvre qu’en 2012 parce qu’il cherchait l’endroit parfait.
Yves Saint Laurent maudit les créations de Tom Ford et l’accuse de déshonorer son nom. Bergé le soutient comme il l’a toujours fait et ensemble ils vont pleurer sur l’épaule de Bernard Arnault qui ne manquera pas de le faire savoir tout en faisant mine de déplorer la situation : le PDG de LVMH rappelle qu’il a lui aussi des actions chez Gucci Group et que tout cela le désole. D’autres susurrent au contraire que le patron de Dior et de Louis Vuitton est en réalité ravi de cette bonne occasion d’écorcher les prétentions de son nouveau rival. Cette mauvaise ambiance sera augmentée par les mauvaises critiques parisiennes. Tom Ford dira plus tard que Paris se défendait de l’intrusion d’un américain dans le cénacle. Avec le recul, toutes ces critiques accablantes sur le travail de Tom Ford chez Saint Laurent étaient-elles justifiées ? Difficile de formuler une réponse mais rappelons que Yves Saint Laurent vivait très mal de ne plus pouvoir s’occuper de son prêt à porter et qu’il nourrissait déjà à l’égard d’Alber Elbaz une honteuse jalousie due aux éloges que recevait le créateur israélien quand il s’occupait du prêt à porter Saint Laurent. Tom Ford dénaturait-il l’essence de la maison Yves Saint Laurent ? Force est de constater qu’aujourd’hui Hedi Slimane, dont on peut dire objectivement qu’il secoue sans subtilités excessives les codes de la maison Saint Laurent, ne reçoit que des éloges de la part de Pierre Bergé. Il semble bien qu’il y ait eu deux poids et deux mesures. Les mystères de Paris.

Retour aux Etats-Unis
Tom Ford et Paris: la guerre est finie?La suite est bien connue. En 2003, les alliés d’hier ne sont plus les amis d’aujourd’hui. Le duo Tom ford - Domenico de Sole n’arrivent pas à trouver un terrain d'entente avec PPR à propos de la renégociation de son contrat. Finalement, Tom Ford se dira obligé de quitter Gucci et YSL en avril 2004.Il se consolera en rejoignant tout d’abord la maison Estée Lauder pour laquelle il dirigera la création d'une nouvelle ligne de produits de beauté et en établissant un partenariat avec le groupe Marcolin pour la production et la vente de lunettes de vue et de lunettes de soleil.

Son aura médiatique, cependant, n’est plus la même que dans les années 90 même si, en 2011, il est classé comme étant la 28e personne la plus influente du monde par le Time. En fait il a choisi de revenir petit à petit et de faire monter le désir lentement mais surement. En avril 2007, son premier flagship indépendant ouvre à New York, au 845 Madison Avenue à l’occasion du lancement de la collection homme et accessoires signée Tom Ford. En septembre 2010, il présente sa première collection femme devant seulement 100 personnes dans la boutique de Madison Avenue, mais aucun photographe. Aujourd’hui il existe 67 points de ventes et boutiques Tom Ford un peu partout dans le monde que ce soit à New York, Toronto, Zurich, Milan, Moscou, Osaka, Bakou, Dubaï, Tokyo ou Séoul. Sa première boutique parisienne n’ouvre qu’en 2012 parce qu’il cherchait l’endroit parfait.

S’il vit la plupart du temps à Londres, ville qu’il aime, avec Richard Buckley, son compagnon depuis vingt-cinq ans et avec son tout jeune fils Alexandre John Buckley-Ford, Tom Ford était bien dans les esprits, malgré tout, lors de cette fashion week. Ce vendredi 1er mars, l’inauguration de la deuxième boutique Tom Ford, en partenariat avec Simon Ibgui de l’entreprise VSI, est l’endroit où il faut être. 300 invités de choix se pressent au 378 rue Saint-Honoré pour découvrir ce nouveau lieu conçu par Tom Ford lui-même et Bill Sofield, son collaborateur de longue date. L’ambiance est festive mais la presse et les personnalités comme Carine Roitfeld, Anna Dello Russo, Suzy Menkes, Carlyne Cerf ou encore Hamish Bowles, qui sont venus rendre visite avec un plaisir évident à la dernière fantaisie du texan, savent que dans la mode, comme dans la politique, on est jamais mort et que Paris pourrait peut-être un jour avoir de nouveau besoin des services de l'américain.

Herve Dewintre
 

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