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Tunisie: un Festival de la Mode toujours instable

8 avr. 2014

Fashion

Pour sa deuxième édition, le Festival de la Mode de Tunis, qui s’est tenu les 3 et 4 avril dernier à l’Hôtel Le Palace Gammarth, à quelques kilomètres au nord de la capitale tunisienne, est toujours en période de rodage. L’évènement, imaginé par les entrepreneurs du secteur textile,

Samir Ben Abdallah et Neziha Nemri, a pour but de redonner confiance aux entreprises internationales quant à leur production en Tunisie mais aussi de faire découvrir la nouvelle classe de créateurs émergents.


L’organisation a choisi de montrer un panorama général de la mode avec un programme de conférences matinales sur les thèmes du sourcing et de la formation -évoquant les inquiétudes de l’industrie tunisienne et globale- et des deux soirées consacrées aux défilés des jeunes talents locaux et des créateurs confirmés de la zone Euromed.

"La Tunisie a perdu la moitié de ses usines de confection"

Deux ans après le printemps arabe, le renversement de Ben Ali et les changements gouvernementaux, la Tunisie se récupère lentement. L’image du secteur du textile et de l’habillement est encore terne, même si les perspectives d’activité semblent redevenir positives pour les entreprises tunisiennes. 2013 a connu une baisse des exportations et de la valeur du dinar de -9,7 pour cent par rapport à 2012. Si l’image de la Tunisie à l’étranger conditionne les entreprises locales, le Festival de la Mode a été créé dans le but de promouvoir la création des stylistes locaux tout en apportant des réponses sur l’état actuel du pays et les possibles accords commerciaux avec les entreprises des marchés extérieurs.

Parmi les intervenants des matinales, François Aguinaga, Chef d’unité « Textile-Mode-design et Industrie- à la Commission Européenne de Bruxelles, a indiqué que la zone euro-méditerranéenne comporte un enjeu majeur dans le secteur et que la Tunisie représente une source d’inspiration industrielle pour les pays voisins.

Dans l’entreprise tunisienne Framatex, Etienne Lethu, le gérant français en poste depuis 2011 -année à laquelle il a racheté la société- a observé que la Tunisie a perdu la moitié de ses usines de confection six mois après la révolution. Framatex, qui compte parmi sa clientèle des entreprises françaises et espagnoles, produit 580.000 pièces par an et réalise 1,2 millions d’euros de chiffre d’affaires en façon. La société –qui a su appliquer rapidement les normes européennes de qualité- souhaite dans un premier temps assoir sa clientèle et s’internationaliser cette année notamment avec son propre label de homewear « Regence » déjà distribué dans quelques pays d’ Europe, en Russie et en Australie.

“On consomme moins mais plus cher”

Gildas Minvielle, Directeur de l’Observatoire économique de l’Institut Français de la Mode (IFM), a exposé les dernières tendances globales de consommation et la nouvelle géographie des approvisionnements européens. La France et l’Italie restent les principaux clients de la Tunisie en matière de confection de vêtements, mais ces deux pays importent également de Chine et de Hong-Kong. Le géant asiatique n’est désormais plus condamné à produire des collections bas-de-gamme puisqu’il répond maintenant aux exigences du secteur à des coûts de fabrication parfois supérieurs à ceux de la Tunisie.

D’après une étude réalisée par l’IFM, « Consommer moins mais mieux » serait la nouvelle devise des consommateurs européens, plus sensibles à la qualité, à la durée de vie des produits et à l’éthique. On n’achèterait donc pas seulement en fonction des prix économiques (cf : produits low-cost) et le sourcing de proximité se consoliderait notamment avec les pays du Maghreb comme la Tunisie. L’effet de cette nouvelle tendance tend à une relocalisation de la production « in situ » et un regain pour le « made in » qui se traduit par une montée en gamme de la consommation.

Les perspectives pour 2014 concernant le prêt-à-porter féminin en France -qui a enregistré un chiffre d’affaires de 10,9 milliards d’euros en 2013 (-0,7 pour cent vs 2012)- la cible des 13-24 ans, plus soucieuses de leur apparence, est celle des plus grandes consommatrices avec un panier moyen de 550 euros par an. On assiste depuis 2011 à une accélération de la consommation de produits aux prix « barrés » –soldes flottants, déstockage ou achats en ligne- et pour 70 pour cent des femmes « les prix n’ont plus aucune signification » et savoir acheter devient un art…

La vigilance est de mise pour lancer sa marque

Daniel Wertel, Président de la Fédération Française du Prêt-à-Porter Féminin (FFPAPF) a pris la parole pour évoquer la formation. « Lorsqu’on est entrepreneur il faut savoir être "parano" et imaginer le pire pour pouvoir rebondir », a-t-il dit. Les jeunes créateurs doivent redoubler de vigilance et prendre en compte les facteurs technologiques (utilisation d’internet, apparition de nouvelles fibres…), la délocalisation, la crise économique modifiant les comportements d’achat et la prise de conscience écologique où l’on consomme moins et plus cher. Il conseille aux futurs entrepreneurs –notamment aux jeunes créateurs tunisiens- de bien discerner la création de mode et la création d’entreprise où l’art et la gestion devront cohabiter en suivant un business plan. Il souligne que la FFPAPF apporte son aide aux entrepreneurs dans ce domaine pour construire une identité de marque, appliquer des prix cohérents et savoir développer ses ventes grâce à des outils de marketing et de communication. Wertel étoffe sa réflexion à l’image de la pyramide de Maslow, non seulement pour que le futur gérant pense à couvrir les besoins physiologiques de sa future clientèle mais surtout pour qu’il puisse développer une marque ayant attrait à l’affection et à l’amour du vêtement, des facteurs qui font vendre aujourd’hui au-delà de la technicité et de l’esthétique du produit.

À l’IFM, on observe les possibilités de chaque entreprise. Dominique Jacomet, Directeur général de l’IFM, parle de décloisonnement de la création, de la conception et de la commercialisation. Il ajoute que « Si la mode est une industrie créative, elle n’est pas en régression, bien au contraire, puisque les capitaux internationaux arrivent dans le monde entier et d’ici 2050 on prévoit une facturation de 1 à 2 milliards d’euros sur le continent Africain (…) la Tunisie est au cœur de ce marché ».

Création : un niveau encore trop juste

Plus qu’un compte-rendu de la situation industrielle du pays avec des discours tenus pour « changer la donne », la Tunisie a besoin d’un évènement solide pour promouvoir ses créateurs et s’exporter pour son artisanat et son savoir-faire.

Le Festival de la Mode avait prévu deux longues soirées de défilés sous une atmosphère assez dense pour ses assistants dû à la défaillance de l’organisation et au manque de moyens techniques évidents. La première soirée -sous forme de concours- était dédiée aux jeunes talents locaux notés par un jury composé du couturier français Eric Tibusch, la styliste Fatma Ben Abdallah ou encore le libanais Johnny Fadlallah, directeur de l’agence évènementielle LIPS -organisateur des Fashion Weeks au Liban- et présidé par Daniel Wertel (FFPAPF). Parmi les collections présentées sur le thème du Baroque, trois ont été récompensées : la jeune styliste de la marque By Nour Ben Abdallah, l’Ecole des Arts et de la Mode et l’Ecole Ras Tabia. La deuxième soirée était dédiée aux collections libres des créateurs confirmés dont Fawsi Nawar et Yasmine, des habitués de la scène tunisienne qui défilent parfois à l’étranger.

Après le tourisme, la création pourrait-elle devenir le nouveau point fort de la Tunisie ? Une idée envisageable si le pays choisit d’investir peut-être davantage dans la formation de ses stylistes et de suivre un modèle d’organisation plus structuré à l’image des capitales de la mode.

(Anne-Sophie Castro)

 

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