Un an et demi avec les ouvrières de Lejaby

De la dentelle et des épreuves, de la soie et des larmes : voici l’équation de l’entreprise Lejaby, fondée en 1930 ; une société superbe qui fut un temps leader de la lingerie à l’échelle mondiale, et dont le désespoir des petites mains a fait vibré le

cœur de la France pendant la dernière élection présidentielle.

L’émissionUn an et demi avec les ouvrières de Lejaby Zone interdite diffusée ce mercredi 10 juillet à 23 h était consacrée aux péripéties des ouvrières Lejaby. Ce documentaire complet et pédagogique, réalisé par Manolo d'Arthuys pour Tony Comiti Productions et présentée par Wendy Boucharda a rassemblé un million de spectateurs malgré l’heure tardive de diffusion.

Les équipes de tournage ont suivi pendant des mois les aventures de ces petites mains devenues le symbole du naufrage industriel en France provoquée par la délocalisation. L’émission commence par l’ouverture en juillet 2012 du salon international de la lingerie qui a lieu deux fois par an à la porte de Versailles, un salon Eurovet très important, pendant lequel les grandes enseignes sélectionnent les modèles qu’ils vendront dans leurs magasins. Pour la marque de lingerie Lejaby, le moment est primordial car il peut sceller sa disparition définitive ou incarner le début de sa résurrection.

En effet, Lejaby au milieu du siècle dernier comptait huit usines en Rhones Alpes et en Auvergne et employait 1200 salariés grâce au succès de ses soutiens gorges au confort inégalable. Le tout, sous l’œil paternel et bienveillant des frères Bugnon qui avaient racheté l’entreprise quelques années après la mort de sa fondatrice Gabrielle Vianney, en 1961. Gabrielle Vienney (dites Gaby), ancienne « cousette » avait enchanté la France d’avant-guerre avec ses « soutien-gorge à la Gaby » (l’entreprise se nommait d’ailleurs La Gaby) mais les frères Brugon firent davantage encore : en hommes de marketing avisés, ils propagèrent la gloire de la société dans toute l’Europe.


Délocalisation, fonds de pension et le début du déclin

Tout va changer au début des années 90 lorsqu’à la mort de Maurice Bugnon, à l'âge de 85 ans, la société qui comprenait alors 1000 salariés, fut revendue au groupe américain Warnaco. De l’autre côté de l’Atlantique, les dirigeants de Warnaco se soucièrent très peu de l’identité de la marque et de l’importance des petites mains. Cinq ans plus tard, Lejaby fut cédé au groupe autrichien Palmers Textil AG pour 45 millions d’euros. Ce fut le début des délocalisations. Trois usines fermèrent et seule 40 pour cent de la production resta en France. On devine tristement la suite : petit à petit, le nombre de sites chuta et au début des années 2010, un plan social fut prévu, la production fut plus largement encore délocalisée pour ne conserver que 7 à 10 pour cent en France, le reste étant fabriqué en Tunisie, au Maroc et en Chine. Quant au prestige et aux ventes de la société, ils s’envolèrent vers d’autres légendes : mars 2010, annonce d’un plan social suivi d’occupations de locaux, septembre 2010, redressement judiciaire, accompagné de visites non concluantes de personnalités politiques et enfin, au derniers trimestre 2010 c’est la liquidation judiciaire avec cinq offres de reprises.


La reprise par Alain Prost

Sans l’aide des banques qui ne voulurent pas jouer leur rôle de préteur, Alain Prost ( L’Oréal, numéro deux de Chantelle, pdg de La Perla) récupère une entreprise en lambeaux. Il s’est associé à Michel Desmurs, le PDG d'Isalys, la société qui assurait la fabrication des collections Lejaby en Tunisie, et à son principal actionnaire, Christian Bugnon, fils d’un des frères Bugnon et à d’autres investisseurs dont l’identité n’est pas connue ; en tout : un capital de 7 millions d’Euros. A 50 ans, l’homme d’affaire connait la lingerie sur le bout des doigts. Sa grand-mère était couturière, ses grands pères mineurs : plus qu’un pari d’homme d’affaire et l’aboutissement d’une carrière d’entrepreneur, c’est une manière de renouer avec son histoire familiale. Il est accueilli avec méfiance comme le « liquidateur », seuls 195 employés ont été conservés à la suite du plan social, l’entreprise change de nom et devient Maison Lejaby. Son pari : créer une collection de haute couture en six mois, alors qu’il en faut 18 habituellement ; « ce n’est pas possible » tranche Nicole Mendez, ouvrière et déléguée syndicaliste mais on sent déjà au travers ce premier témoignage, la joie secrète d’avoir récupéré un vrai patron dont la présence physique rassure.

Le reste de l’émission est une galerie de portraits saisissants. Des politiques mobilisés par un superbe coup d’éclat à faire avant l’élection présidentiel, des ouvrières qui se reconvertissent en femme de ménage ou en entrepreneuses, Marise, 40 ans dans la maison, et qui avec ses anciennes collègues attend toujours ses indemnités et sa prime de licenciement, Colette Candela, ancienne directrice de création de la "maison » écartée par l’ancien propriétaire et rappelée par Alain Prost, « les Atelières » anciennes Lejaby qui se sont rassemblées pour créer leur propre coopérative. En filigrane, l’exaltation d’une industrie où le savoir-faire est respecté et grâce auquel patron, ouvriers et syndicalistes vont se retrouver. Et une grande question : le made in France peut-il mener une entreprise vers le succès ? Un début de réponse à recueillir dans un documentaire passionnant disponible en replay sur M6.
 

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