Baromètre du jour : le leader indien Raymond pivote vers l'Europe pour réduire sa dépendance aux États-Unis
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Le groupe indien d’habillement, qui réalise encore 65 % de ses exportations aux États-Unis, entend faire passer la part de l’Europe de 17 % à 20–25 % en deux ans.
L’Inde chercherait-elle à profiter de ses nouveaux accords avec Londres et Bruxelles pour renforcer sa place dans les chaînes d’approvisionnement européennes ?
Il aura fallu quelques mois pour que les nouvelles règles du commerce international commencent à produire leurs premiers effets dans les stratégies des industriels de la mode.
Chez Raymond Lifestyle, l’inflexion est désormais clairement assumée. Le groupe indien prévoit de porter à 20–25 % la part de l’Europe dans ses exportations au cours des deux prochaines années, contre environ 17 % auparavant. Dans le même temps, le poids des États-Unis, qui représentent encore 65 % de ses exportations, devrait revenir entre 55 % et 60 %.
« Europe will grow faster for us » (« L'Europe va croître plus vite pour nous »), a déclaré le CEO Satyaki Ghosh à Reuters, estimant que les nouveaux accords commerciaux conclus par l’Inde avec le Royaume-Uni et l’Union européenne pourraient produire un « double boom » pour l’activité. Les demandes européennes ont progressé à deux chiffres depuis l’annonce de ces accords et environ 30 % d’entre elles se transforment déjà en commandes, principalement au Royaume-Uni, mais aussi en Pologne, en Allemagne et en France.
Le mouvement est suffisamment significatif pour que Raymond adapte déjà son outil industriel. La production de son site éthiopien monte en puissance tandis que son usine d’Andhra Pradesh doit passer à dix lignes de production dans les deux prochaines années, soit plus du triple de son niveau actuel.
Raymond, un acteur plus important qu’il n’y paraît pour la mode occidentale
Le nom Raymond est particulièrement connu en Inde, où le groupe possède notamment les marques Park Avenue et ColorPlus. Mais son activité dépasse largement ses propres enseignes. Raymond Lifestyle a réalisé 6,36 milliards de roupies de chiffre d’affaires sur son exercice 2024-2025, soit environ 6,3 milliards d’euros, selon ses résultats publiés par le groupe.
Une part importante de cette activité repose sur le garmenting, c’est-à-dire la fabrication de vêtements pour des marques tierces. Cette activité a généré environ 1,1 milliard d’euros de revenus en 2024-2025, et constitue l'un des principaux piliers de l'activité B2B du groupe. Raymond fabrique notamment des vestes, pantalons, chemises et autres vêtements pour des acteurs internationaux.
Le groupe travaille ainsi déjà avec des entreprises occidentales. Reuters cite notamment JCPenney et Charles Tyrwhitt parmi ses clients internationaux, tandis que le CEO Satyaki Ghosh indique que Raymond a récemment gagné de nouveaux clients en Pologne, en Allemagne et en France.
Cette implantation donne une autre portée au virage européen annoncé par le groupe. Les exportations représentaient environ 20 % du chiffre d'affaires de Raymond Lifestyle sur l'exercice 2025-2026, selon Satyaki Ghosh. Avant le changement de politique tarifaire américain, les États-Unis absorbaient environ 65 % des exportations du groupe, contre 17 % pour l'Europe. Raymond vise désormais 20 à 25 % pour l'Europe dans les deux prochaines années, tandis que la part américaine devrait revenir entre 55 % et 60 %.
L'Europe n'est donc pas un marché que Raymond découvre. Le groupe y dispose déjà de clients, de relations commerciales et d'une première base industrielle. Ce qui change aujourd'hui, c'est le poids que ces débouchés pourraient prendre dans son portefeuille. Pour un industriel dont les États-Unis représentent encore le premier marché à l'export, déplacer plusieurs points de volume vers l'Europe implique nécessairement de revoir les capacités de production, l'allocation des commandes et l'exposition au risque tarifaire.
C'est d'ailleurs ce que Raymond commence à faire : la production de son site éthiopien monte en puissance et l'usine d'Andhra Pradesh doit passer à dix lignes de production dans les deux prochaines années, soit plus du triple de son niveau actuel.
Londres a déjà ouvert la porte
Le calendrier commercial joue ici un rôle déterminant. Depuis le 15 juillet 2026, l’accord de libre-échange entre l’Inde et le Royaume-Uni est officiellement en vigueur. Le gouvernement indien indique que près de 99 % des exportations indiennes bénéficient désormais d’un accès sans droits au marché britannique. Les textiles et l’habillement figurent parmi les secteurs appelés à bénéficier directement de cette libéralisation.
Pour les fabricants indiens, les droits de douane constituent une composante directe du prix rendu au client. Les supprimer permet soit de réduire le prix final, soit d’améliorer la marge du fabricant, soit de partager le bénéfice entre l’industriel et son donneur d’ordre. Dans un secteur où les acheteurs arbitrent en permanence entre plusieurs pays de production, quelques points de coût peuvent suffire à déplacer une commande.
Le nouvel accord ne garantit évidemment pas à l’Inde de gagner des parts de marché. Les règles d’origine restent déterminantes pour bénéficier des préférences tarifaires. Mais il modifie le rapport de compétitivité entre fournisseurs.
Et Raymond dispose déjà d’une présence britannique. Le Royaume-Uni représente environ 7 % des ventes de vestes et blazers de l’entreprise, soit environ 120 crores de roupies d’exportations.
Le Royaume-Uni constitue donc pour Raymond le terrain le plus immédiatement exploitable.
L’Europe continentale : un marché plus vaste, mais un gain encore à venir
La situation est différente sur le continent. L’accord de libre-échange entre l’Inde et l’Union européenne a été conclu le 27 janvier 2026 après plusieurs années de négociations. Il doit encore être signé et suivre les procédures internes nécessaires à son entrée en vigueur.
Mais son contenu donne déjà une indication de son potentiel. Selon le gouvernement indien, 70,4 % des lignes tarifaires couvrant 90,7 % des exportations indiennes vers l’UE bénéficieront d’une suppression immédiate des droits à l’entrée en vigueur. Les textiles, l’habillement, le cuir et la chaussure figurent parmi les secteurs explicitement identifiés comme bénéficiaires.
L’intérêt pour Raymond est donc potentiellement supérieur à celui du seul marché britannique. La France, l’Allemagne et la Pologne sont déjà citées parmi les pays où le groupe a gagné de nouveaux clients. La France, l’Italie et l’Allemagne figurent également parmi ses marchés prioritaires.
Le marché européen n’est donc pas seulement plus vaste : il offre à Raymond une clientèle diversifiée de marques, de distributeurs spécialisés et d’acteurs du premium accessible.
Pourquoi ne pas simplement rester aux États-Unis ?
La question est clé pour comprendre le choix du groupe. Car les États-Unis restent, de très loin, le premier débouché de Raymond.
L’entreprise ne prévoit d’ailleurs pas de quitter le marché américain. Elle cherche plutôt à réduire sa dépendance. Lorsque 65 % des exportations d’un industriel dépendent d’un seul marché, toute modification tarifaire ou réglementaire sur ce marché se répercute immédiatement sur le compte de résultat. La stratégie consiste donc moins à remplacer les États-Unis qu’à réduire le poids d’un risque devenu trop concentré.
Cette logique apparaît également dans les chiffres du commerce indien. Au cours de l’exercice 2025-2026, les exportations indiennes de textile et d’habillement vers les principaux marchés européens ont augmenté de 9 %, à 694,45 milliards de roupies. Dans le même temps, les exportations vers les États-Unis ont reculé de 7 % après l’entrée en vigueur des droits de douane réciproques.
Pour un industriel comme Raymond, le calcul devient alors assez concret : continuer à servir le marché américain, mais investir les capacités marginales là où les conditions commerciales deviennent progressivement plus favorables.
Le véritable arbitrage : prix, marge, capacité et visibilité
Le choix entre les États-Unis et l’Europe ne se résume toutefois pas au niveau des droits de douane. Un fabricant doit arbitrer entre plusieurs variables : prix obtenu auprès du client, coût de production, transport, droits d’entrée, volumes, délais, exigences réglementaires et stabilité de la demande.
C’est là que la stratégie de Raymond devient intéressante. Le groupe ne cherche pas seulement davantage de commandes européennes. Il adapte son outil industriel pour pouvoir les absorber.
L’extension d’Andhra Pradesh et la montée en puissance de l’Éthiopie répondent à cette nécessité. L’Éthiopie peut notamment servir de base de production complémentaire dans une stratégie de diversification géographique, tandis que l’Inde conserve l’avantage de son écosystème textile intégré et de son savoir-faire industriel.
L’Inde veut passer du textile au vêtement à plus forte valeur
Pour Raymond, l’Europe offre également autre chose qu’un simple débouché supplémentaire : la possibilité de monter en gamme.
Le groupe travaille déjà sur une évolution de son mix vers des vêtements finis et semi-finis à plus forte valeur ajoutée plutôt que de rester cantonné à l’exportation de tissus. Son rapport annuel souligne la montée en puissance des demandes européennes pour des vêtements premium fabriqués à partir de tissus indiens.
La compétitivité indienne ne repose pas uniquement sur le coût de la main-d’œuvre. Elle repose aussi sur la profondeur de son industrie textile, sa capacité à produire des tissus, à les transformer et à remonter progressivement la chaîne de valeur.
Pour Raymond, vendre davantage de vestes, de pantalons ou de chemises finis à une marque européenne permet potentiellement de capter davantage de valeur que la simple fourniture de matière. Le libre-échange devient alors un accélérateur, mais pas le cœur de la stratégie.
Une recomposition des flux d'approvisionnement
La décision de Raymond intervient dans un moment où les grands donneurs d’ordre occidentaux reconsidèrent eux aussi leur géographie industrielle.
Pendant des années, la question était principalement celle du coût : produire là où le coût total était le plus faible.
La logique devient aujourd’hui plus complexe. Les marques veulent simultanément préserver leurs marges, sécuriser leurs approvisionnements, réduire leur exposition aux tensions commerciales et disposer de plusieurs bassins de production.
Dans ce nouvel environnement, l’Inde dispose d’un argument supplémentaire. Le Royaume-Uni lui offre désormais un accès commercial beaucoup plus favorable. L’Union européenne a conclu un accord qui prévoit une libéralisation significative des textiles et de l’habillement, même si celui-ci n’est pas encore entré en vigueur. Et les tensions tarifaires avec les États-Unis rendent mécaniquement la diversification plus attractive. Pour Raymond, le calcul est donc moins « États-Unis contre Europe » que « États-Unis plus Europe ».
Le baromètre d’un nouvel équilibre commercial
C’est précisément ce qui rend le cas Raymond intéressant au-delà de l’entreprise elle-même. Le groupe ne quitte pas le marché américain, il cherche à réduire sa dépendance à celui-ci au moment même où les conditions d’accès au marché européen deviennent plus favorables pour les exportateurs indiens. Son objectif de faire passer l’Europe de 17 % à 20–25 % de ses exportations en deux ans constitue ainsi un indicateur concret de la manière dont les accords commerciaux commencent à influencer les décisions industrielles.
À Londres, l’accord avec l’Inde est déjà entré en vigueur. À Bruxelles, l’accord conclu avec New Delhi doit encore franchir les dernières étapes avant son application. Mais les industriels, eux, commencent déjà à intégrer ces perspectives dans leurs arbitrages.
Le cas Raymond peut donc se lire comme un baromètre des futurs flux commerciaux entre l’Inde et l’Europe. Si les commandes européennes continuent de progresser et si l’accord UE–Inde entre effectivement en vigueur dans les conditions annoncées, le mouvement pourrait dépasser le seul secteur de l’habillement.
À l’inverse, la persistance d’une forte dépendance américaine rappelle une réalité plus prosaïque. Un accord commercial ne déplace pas, à lui seul, les chaînes d’approvisionnement. Il faut encore des clients, des capacités industrielles et des prix suffisamment compétitifs.
Mais une chose est déjà visible. À mesure que les États-Unis durcissent leur politique commerciale, l’Europe et l’Inde disposent d’un intérêt croissant à renforcer leurs échanges. Et Raymond, avec son portefeuille de clients occidentaux et son outil industriel en expansion, pourrait bien être l’un des premiers thermomètres de ce rééquilibrage.